vendredi 17 janvier 2014

KARMA ET YOGA



Tirthankara  (Iolanda Andrade)
 

La notion de karma est partagée par plusieurs systèmes de pensées indiens qui recourent, par ailleurs, aux techniques du Yoga : l’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme.

Ces conceptions philosophiques mettent toutes en avant le rôle fondamental du karma pour expliquer des phénomènes aussi fondamentaux que le sens de l’existence humaine, l’organisation de la société, les différences entre les êtres.

1.      Une notion au contenu très riche

Le mot karma vient de la racine sanskrite « kri » qui veut dire agir, faire, racine que l’on retrouve dans l’expression Kriya Yoga.

Le mot karma a une double signification : il désigne à la fois l’acte et le résultat de cet acte. Le karma désigne donc la loi de causalité qui relie un acte à ses conséquences.

Il est nécessaire de préciser la notion d’acte. L’acte recouvre un champ très large puisqu’il englobe non seulement les actes du corps, mais aussi ceux de la parole et, plus étonnement peut être pour nous Occidentaux, les actes de l’esprit, c’est–à-dire les pensées. Une telle conception révèle qu’une pensée n’est pas neutre, mais qu’elle est agissante.

La loi du karma n’est pas une loi de la dépendance généralisée : tout n’est pas relié à tout et réciproquement. Le concept de karma met uniquement en relation certains actes avec certains résultats. Par exemple, si, en me mettant à la fenêtre, je suis témoin d’un accident de voitures, je commettrais une erreur en pensant que c’est parce que je me suis mis à la fenêtre que cet accident est survenu. Entre ces deux évènements n’existe manifestement aucune relation de cause à effet. Et si je le crois, il vaut mieux que j’aille consulter d’urgence!

Une action peut avoir des conséquences à l’égard de nombreux êtres. Si, en rencontrant une personne dans la rue, je lui adresse des compliments sincères, ces paroles agissent non seulement sur la personne à qui elles sont destinées, mais aussi sur ses enfants qui l’accompagnent, sur les passants qui s’imprègnent de l’atmosphère amicale de notre discussion, et sur moi-même qui les formule.

Un acte peut être positif, négatif ou neutre, selon les conséquences qui en découlent. De même qu’en horticulture « on juge un arbre à ses fruits », on juge un acte à ses conséquences. Un acte est ainsi dit positif lorsqu’il engendre des conséquences positives, c’est-à-dire lorsqu’il est source de joie, de bien-être, d’épanouissement, de bonheur. Inversement, un acte est dit négatif lorsqu’il engendre des conséquences négatives, c’est-à-dire du désagrément, de la douleur, de l’insatisfaction, de la nuisance. Par exemple, lorsqu’une personne, à l’occasion d’un spectacle, est inspirée par la haine et profère des paroles malveillantes, accompagnées de gestes dégradants, il s’agit incontestablement d’actes négatifs. Les personnes visées par ces propos et ces gestes vont ainsi s’en trouver blessées, le public complaisant va en être sali, et l’esprit de celui qui les aura prononcées s’en trouvera avili, souillé.

Les grandes philosophies de l’Inde définissent donc avec précision quels sont les actes négatifs qu’il convient d’éviter et les actes positifs qu’il importe de favoriser. Dans le brahmanisme il est ainsi extrêmement important de respecter les devoirs de la caste à laquelle on appartient par la naissance. Le bouddhisme, lui, définit dix actes non vertueux dont il convient de s’abstenir (ôter la vie, prendre ce qui n’a pas été donné, mentir, médire, créer de la discorde, prononcer des paroles oiseuses, convoiter, agir avec malveillance et adopter des vues fausses) et encourage dix actes vertueux qui constituent l’exact contraire des précédents. Le jaïnisme, centré sur la notion de non-violence, pousse à son maximum le respect accordé à la vie, incitant ses adeptes à ne pas porter de chaussures faites en peau animale, ou leur recommandant de placer devant le nez une gaze afin de ne pas risquer d’aspirer par inadvertance un tout petit insecte.

Ces principes que nous venons de citer ne sont pas étrangers à notre culture occidentale. On en retrouve ainsi certains dans l’Ancien Testament: « Tu ne tueras point. Tu ne commettras point d'adultère. Tu ne déroberas point. Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain. » (Pentateuque, Exode, chapitre XX, 13-17, édition la Pléiade Ancien Testament T1, page 234)

Une différence fondamentale existe néanmoins entre les commandements que nous venons de citer et les principes du karma: les premiers se fondent avant tout sur l’autorité, tandis que les seconds reposent plus sur la raison. Dans la Bible, les commandements sont énoncés par le Dieu créateur de l’univers, et l’homme doit s’y soumettre ; les principes du karma énoncés dans le bouddhisme se fondent sur l’observation de la nature des choses et tout un chacun peut se les approprier en vérifiant par soi-même la validité de ces énonciations. Par exemple, si on accomplit tel acte négatif on fera l’expérience de la souffrance, inversement la commission d’un acte positif sera cause de bonheur.

Il n’est pas possible d’échapper au karma : on aura beau se cacher, s’enfoncer sous terre, chercher à disparaître dans les océans, aucun lieu ne saurait nous mettre à l’abri des conséquences d’un acte négatif, pas plus qu’il ne saurait Inversement nous empêcher de profiter des conséquences heureuses d’un acte positif

Le résultat d’un acte est inéluctable, par contre le moment où ce résultat se manifestera est indéterminé. En d’autres termes, il nous est impossible de savoir à quel moment nous recueillerons les fruits, positifs ou négatifs, de notre acte. Parfois, ce résultat est très rapproché, presqu’immédiat : on parle alors de karma de l’instant, thème de la formidable chanson de John Lennon, Instant Karma. Parfois, le résultat est beaucoup plus long à se manifester. Il est même possible que ce résultat ne se manifeste pas en cette vie-ci.

La théorie du karma est, en effet, articulée à celle de la réincarnation. Tout adepte du Yoga adhère à ces deux notions en Inde. Le but ultime de sa pratique n’est d’ailleurs pas simplement d’être en bonne santé physique et mentale, mais de mettre fin au cycle des renaissances (samsara).

Pour attester le sérieux de cette croyance en la réincarnation, notion peu familière à notre culture occidentale, nous nous bornerons à renvoyer aux travaux scientifiques du psychiatre Ian Stevenson qui, pendant trente ans, a étudié les témoignages de personnes faisant état de souvenirs de vies antérieures, souvenirs dont l’exactitude a pu être exactement vérifiée (Vingt cas suggérant le phénomène de réincarnation, Poche, collection J’ai lu, 2007).

Il est maintenant nécessaire d’expliquer comment fonctionne la notion de karma sur le plan psychologique.

2.      Nos actes façonnent notre esprit et notre vie

Chacune de nos actions laisse une trace (samskara) dans notre esprit, trace semblable à l’empreinte d’un pas laissé dans la neige. Ces traces s’agencent, s’associent et finissent par créer dans notre esprit certaines tendances, certains traits de caractères qui nous sont propres. Ainsi, notre comportement réitéré finit par façonner, modeler notre esprit. Nous sommes ainsi la somme de tous nos actes antérieurs. Et la structure de notre esprit nous conduit alors, en retour, à privilégier certains comportements qui nous sont familiers. La théorie du karma illustre ainsi les observations du philosophe Pascal : « La coutume est une seconde nature qui détruit la première. » (Les Pensées, 117, in Œuvres complètes, la Pléiade, page 578)

Quand une personne meurt, le corps se dégrade, périt, mais quelque chose demeure qui transmigre. Ce quelque chose, l’hindouisme et le jaïnisme le nomment atman (l’âme), tandis que le bouddhisme l’appelle continuum mental. Ce qui survit va à nouveau s’associer à un corps et reprendra naissance sous une forme qui dépend des tendances dominantes qui auront été accumulées au cours de nos vies précédentes. Ainsi, une vie caractérisée par l’abrutissement créera les conditions d’une renaissance sous forme animale, tandis que la commission d’actes inspirés par la haine, conduira à une renaissance en Enfer.

En apparence, donc, rien de nouveau par rapport à la promesse du catholicisme de laisser l’âme d’un criminel rôtir dans les tourments de l’Enfer. A une différence fondamentale près : ce séjour, même long, est nécessairement temporaire et ne saurait donc être d’éternel : une fois le karma négatif purgé, ce qui transmigre reprendra naissance dans une condition d’existence plus favorable, par exemple, l’existence humaine. Et cet être pourra ainsi progresser vers la délivrance que l’hindouisme et le jaïnisme appellent Moksha (Libération) et le bouddhisme nomme Nirvana (Extinction).

Cette théorie du karma explique ainsi qu’à la naissance nous arrivons tous avec un certain bagage : les traces laissées dans notre esprit par tout ce que nous avons accompli précédemment. Cette situation explique que les êtres vivants naissent avec des formes différentes et des aptitudes différentes.

Le karma rend ainsi compte de notre apparence physique, mais encore des traits de notre personnalité que nous manifestons dès le plus jeune âge, ainsi que de nos conditions d’existence : le pays dans lequel nous vivons, la famille dans laquelle nous naissons, nos qualités et nos défauts. Plus largement encore, la théorie du karma rend compte de tout ce dont nous faisons l’expérience, instant après instant : rien ne saurait surgir sans cause, par conséquent, tout ce que nous vivons procède de causes et de conditions antérieures. Si nous sommes dans un pays en paix, épargné par les catastrophes naturelles, où la démocratie s’exerce, où les droits de l’homme sont respectés, c’est que nous avons accompli de très nombreux actes positifs dans nos vies antérieures, maintenant parvenus à maturité. Par-delà les vicissitudes de notre existence, il est essentiel que nous prenions pleinement conscience de ces circonstances favorables qui nous entourent, afin de nous en réjouir et de générer de nombreux actes bénéfiques, générateurs de futurs karmas positifs.

Lorsqu’on examine cette théorie du karma toute rationnelle et si bien ordonnée, une objection ne manque pas de s’élever dans notre esprit. Comment expliquer, comme nous en informe parfois la presse, que tel mafioso, responsable de la mort de nombreuses personnes, puisse finir paisiblement ses jours dans son lit, à un âge très avancé, sans avoir exprimé le moindre remords ? Il y a là quelque chose qui choque incontestablement notre sens de la justice. Comment une telle situation peut-elle s’expliquer selon la loi du karma ? Comme nous l’avons indiqué précédemment, tout ce dont une personne fait l’expérience est inéluctablement la conséquence de ses actes antérieurs. Par conséquent, cette fin de vie paisible, enviable, est simplement la conséquence d’actes positifs nombreux, accomplis en cette vie ci ou dans une vie antérieure. Maintenant, les actes criminels épouvantables que vient d’accomplir ce mafioso en cette existence-ci constituent des graines qui viendront immanquablement à maturité et occasionneront une très grande souffrance. Les meurtres qu’il aura commis, et ceux dont il aura été le commanditaire, se traduiront immédiatement par une renaissance infernale pour une très longue durée.

3.        Il nous est possible de purifier un karma négatif antérieur

Heureusement, l’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme sont ainsi porteuses d’un immense espoir: il nous est possible de purifier notre karma car il n’est pas d’acte négatif qui ne puisse être nettoyé.

Chaque tradition développe donc des méthodes qui lui sont propres.

Le jaïnisme met ainsi en avant la pratique de certaines austérités.

L’hindouisme, lui, met l’accent sur le respect des rites. Les millions d’Hindous qui, chaque année, viennent faire leurs ablutions dans le Gange, le font avec la croyance de purifier ainsi tout leur karma négatif et de se préserver d’une renaissance funeste.

De son côté, le bouddhisme préconise la transformation intérieure, celle de l’esprit. Le pratiquant va ainsi prendre refuge, générer un regret sincère, s’engager à ne plus commettre l’acte négatif considéré et, enfin, mettre en œuvre l’antidote adapté (par exemple, la récitation d’un mantra spécifique).

Pour toutes ces traditions, il importe, bien sûr, de ne pas perdre de temps et d’agir avec foi et détermination.

4.      Le Yoga : un outil pour réaliser la Connaissance

La connaissance de la loi du karma constitue une condition indispensable pour nous libérer de la souffrance inhérente à notre existence humaine. Car, si nous poursuivons tous le bonheur, nous devons bien constater que, par notre méconnaissance de la nature fondamentale des choses, nous ne cessons de créer les causes de notre souffrance future.

La loi du karma constitue donc une composante essentielle de la sagesse (Jnana) enseignée par l’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme.

Mais cette connaissance ne doit pas demeurer purement intellectuelle, elle doit être totalement assimilée, pleinement réalisée. Cette intégration ne peut se faire que patiemment, au cours d’un  processus de familiarisation progressive. Un tel processus est ce que l’on nomme méditation (dhyana), phase avancée de la pratique du Yoga.

Les techniques enseignées par le Yoga sont donc mises au service de cette appropriation de la connaissance. Etudier la sagesse sans utiliser le Yoga serait comparable à disposer d’un bon manuel d’horticulture sans jamais toucher un seul râteau. Inversement, recourir aux techniques du Yoga sans connaitre la sagesse serait aussi fructueux que gratter frénétiquement la terre, ou l’inonder. Il est donc nécessaire, pour voir ses plantations grandir et recueillir de beaux fruits, d’unir les deux, la connaissance et les outils techniques. Unir la sagesse et le Yoga constituera la promesse d’une vie plus heureuse. Tout un chacun peut s’en assurer par sa propre expérience.

CONCLUSION

Le Yoga nous encourage à développer l’amour, l’altruisme, la vertu, la bonté. Non par naïveté, mais par suite d’une compréhension profonde de la nature des choses. Dans une période troublée, où les repères s’estompent, le Yoga nous rappelle avec insistance notre liberté et notre responsabilité : nous construisons à chaque instant notre vie de demain. Il est donc essentiel de ne pas dilapider le temps dont nous disposons, en ce moment où nous jouissons de cet excellent support que constitue la vie humaine.

Christian LEDAIN

Post-scriptum :

. Les personnes intéressées par le jaïnisme pourront s’inspirer de la vie de Gandhi, en lisant, par exemple, l’excellente biographie rédigée par Jacques Attali

. Les personnes souhaitant pratiquer l’hindouisme selon le Védanta pourront se rendre au centre védantique Ramakrishna de Gretz-Armanvilliers

. Les personnes souhaitant découvrir l’enseignement et la pratique bouddhiste pourront s’adresser à moi car il existe plusieurs centres excellents en région parisienne.

Pour approfondir :

Heinrich Zimmer, Les philosophies de l’Inde, collection Payot, 1997

Arthur Avalon, Introduction à l’hindouisme tantrique, éditions Dervy Livres, 1983

Ian Stevenson, Vingt cas suggérant le phénomène de réincarnation, Poche, collection J’ai lu, 2007.

N'hésitez pas à m'écrire (Christianledain@Wanadoo.fr) vos questions, vos remarques me permettront d'aller plus avant.