lundi 6 août 2018

la notion de réincarnation


Historiquement, le Yoga constitue un des sat darshana, un des six points de vue philosophiques sur le monde, énoncé par l’hindouisme. Chacun de ces sat darshana poursuit un objectif commun : mettre un terme au cycle des renaissances, appelé  samsara.  En effet, chaque être vivant, à travers différentes conditions d’existence, est amené à reprendre naissance des milliards et des milliards de fois. Comme dans ces différents états, les êtres y font l’expérience de la souffrance, ils cherchent nécessairement à s’en échapper. Le Yoga constitue donc une des voies qui mène à la cessation de la souffrance.

Maintenant, il n’est pas indispensable à un pratiquant occidental d’adhérer à la théorie de la réincarnation pour s’engager avec succès dans la pratique du Yoga. Il existe, en effet, différents niveaux de pratiquants, lesquels poursuivent des aspirations plus ou moins élevées. Il serait ainsi regrettable, pour une raison doctrinale, de  s’empêcher de profiter de bienfaits élémentaires, rapidement accessibles, sur le plan général de la santé, tant physique que mentale.

Par-delà même l’intérêt que l’on porte au Yoga, réfléchir à la réincarnation, aux fondements de cette théorie,  s’avère d’un intérêt capital pour un Occidental  qui pourra trouver dans ces réflexions un grand apaisement intérieur. En effet, dans une société où la mort est devenue tabou, où l’attachement aux nouvelles technologies fait ressurgir l’espoir de réparer l’être humain, et avec lui le rêve fou de l’immortalité, le refoulé ressurgit nécessairement sous forme d’angoisse. Réfléchir posément, en profondeur, à la réincarnation, c’est offrir à l’être humain une perspective plus souriante que l’horrible constat pascalien : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais. 

I La théorie de la réincarnation


L’idée générale est assez simple : la personne humaine se compose d’un corps physique et d’une conscience. Au moment de la mort, le corps se sépare de la conscience. Le corps se dégrade et  vient, comme le dit Baudelaire, «  rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint② *», t
andis que l’esprit demeure et vient s’unir à un nouveau corps.

Le terme réincarnation n’est pas vraiment approprié car l’esprit ne vient pas nécessairement s’associer à un corps fait de chair (du latin caro), perceptible par nos cinq sens. Il existe, en effet, différents modes d’existence, dont certains, tels que les êtres humains et les animaux, possèdent un corps physique, tandis que d’autres, tels que les êtres infernaux et les esprits avides, n’en possèdent pas.

Le terme de transmigration est plus approprié car il englobe un champ plus vaste : il indique simplement que quelque chose passe d’une existence à l’autre, sans toutefois préciser si ce « quelque chose » s’associe à un corps matériel, ou bien à un corps plus subtil. Cependant, comme le terme de réincarnation est celui qui nous est le plus familier, pour éviter toute préciosité, nous le retiendrons ici.

Il existe différentes conceptions de la réincarnation dont rendent compte plusieurs traditions spirituelles. La première distinction porte sur ce qui se réincarne : les adeptes de l’hindouisme considèrent qu’il s’agit de l’âme (atman en sanskrit), tandis que le bouddhisme parle du continuum mental.

Examinons brièvement ces deux points de vue.

·         La conception hindouiste


La conception hindouiste de la réincarnation est exposée de façon synthétique dans un extrait du Mahabharata, la Bhagavad Gitâ, récit psalmodié journellement par des millions d’Indiens, texte aussi sacré au cœur des Hindous que les Evangiles le sont pour les Chrétiens. Dans ce texte, l’enseignement que va dispenser Krishna prend place dans un contexte dramatique qui touche chacun de nous au plus profond. Compte tenu de son caractère poignant, universel et déterminant, il convient de le rappeler ici à grands traits.
Bhagavad Gîta : Arjuna et Krishna sur le champ de bataille
 
Un combat se prépare à Kurukshétra entre deux clans, les Pandavas et les Kauravas, tous deux issus d’une même famille. Un des Pandavas, le prince Arjuna, s’apprête à livrer bataille sur son char, mais il est soudain pris d’une angoisse qui le paralyse.  «  O Krishna, quand je vois les miens désireux de combattre, préparés, mes membres défaillent, ma bouche se dessèche, le frisson s’empare de mon corps, mes poils se hérissent, mon arc Gâdhîva me tombe des mains, ma peau est brulante, je ne puis tenir debout et mon esprit semble pris de vertige » (I, 28-29-30). Un psychiatre moderne trouverait sans doute dans ces vers une description précise d’une attaque de panique.

Arjuna ne tremble pas pour sa propre vie qui est en danger, mais pour celle d’êtres aimés, membres de sa famille.  « Et le fils de Partha , debout, vit dans les deux armées adverses, ses père, grand-père, maitres, oncles maternels, frères, fils, petits fils ou compagnons, beaux-frères et amis »( I, 26-27)

Il est ainsi animé d’une compassion intense et qualifie de crime intolérable cette guerre contre les membres de sa propre famille. Mu par la non-violence, il refuse donc de combattre, même si les membres du camp adverse le provoquent, préférant ainsi subir une injustice plutôt que d’en commettre une. «  Ceux-là, ô destructeur de Madhu, même s’ils me frappent, je ne désire pas les frapper, fut-ce pour la royauté des trois mondes, encore bien moins pour celle de la seule terre » (I, 35)

Arjuna dénonce un acte injustifiable à ses yeux, fondé au surplus sur de vils motifs. «  Hélas ! Malheur ! Nous étions déterminés à commettre un grand crime puisque, convoitant la royauté et le plaisir, nous nous apprêtions à tuer les nôtres » (I, 45)

Entendant ce discours d’Arjuna, Krishna, son conducteur de char, va alors lui répondre fermement. A travers ce Chant du Seigneur Bienheureux ,  Krishna révèle sa véritable nature : il est la manifestation du grand dieu Vishnou, celui qui préserve l’ordre de l’univers. Krishna expose ainsi les éléments de la sagesse du brahmanisme : Arjuna craignait de commettre un crime, mais, en réalité, il ne va tuer personne. « En vérité, jamais ne fut le temps où je n’étais pas, ni toi, ni ces chefs de peuples ; et plus tard, ne viendra pas celui où nous ne serons pas » (II, 12)

Le corps seul disparait au moment de la mort, mais l’âme, non née, ne meurt pas. « Le non-être n’accède pas à l’existence, l’être ne cesse pas d’exister ». (I, 16) « Ces corps ont une fin ; l’esprit qui s’y incarne est éternel, indestructible, incommensurable ». (II, 18) « A la façon d’un homme qui a rejeté des vêtements usagés et en prend d’autres, neufs, l’âme incarnée, rejetant son corps usé, voyage dans d’autres qui sont neufs » (II, 22)

Krishna définit alors les caractéristiques de l’âme. « Elle ne peut être ni coupée, ni brulée, ni mouillée, ni desséchée ; nécessaire, omniprésente, stable, inébranlable, elle est éternelle » (II, 24)  « Ces corps ont une fin ; l’esprit qui s’y incarne est éternel, indestructible, incommensurable. Voilà ce qu’on proclame. C’est pourquoi combats, Fils de Bharata. » (II, 18)

Krishna enjoint ainsi à Arjuna de livrer bataille car tel est son devoir, en raison de son appartenance à la caste des guerriers, les Kshatriyas.

Ainsi, dans la conception hindouiste, c’est l’atman (âme) qui se réincarne. Niant l’existence de l’âme, le bouddhisme parle, lui, d’un continuum de conscience.

·         La conception bouddhiste


Un autre courant de pensée issu de l’Inde, le bouddhisme, enseigne que ce qui transmigre est un continuum, une succession d’instants de conscience.

L’argumentation  de base est la suivante.

En observant la nature, on constate que tout phénomène résulte nécessairement d’une pluralité de  causes et de conditions. Ainsi, un chêne ne peut exister que si un gland a été mis préalablement dans une terre suffisamment fertile et a reçu l’ensoleillement et la quantité de pluie appropriés.

La relation qui unit un phénomène et sa cause est particulière : la cause et la conséquence sont nécessairement consubstantielles, c’est-à-dire de nature identique. Ainsi un chêne ne pourra jamais procéder d’un noyau de pêche, de prune, ou d’un pépin de raisin : seul un gland sera à son origine.

Tous les phénomènes , sans aucune exception, obéissent à un tel principe, y compris les phénomènes mentaux. Ainsi,  l’instant de conscience que j’expérimente en ce moment trouve son origine dans l’instant de conscience qui l’a immédiatement précédé, lui-même découlant de l’instant de conscience immédiatement antérieur, et ainsi de suite. Je peux donc remonter, en toute logique, une seconde en arrière ;  puis tout aussi logiquement, une minute, une heure, une journée, un mois, une vie même en arrière. Si je suis cohérent, je dois également reconnaitre qu’au sortir du ventre de ma mère, l’instant de conscience que j’expérimentais alors, en ouvrant les yeux, tirait son origine de l’instant immédiatement antérieur. Et je remonte ainsi tout le cours de ma vie intra-utérine.

Sans lâcher le fil d’Ariane de mon raisonnement, je considère alors qu’au moment où l’ovule et le spermatozoïde, issus du corps de mes parents, se sont rencontrés, cette union a été à l’origine de la première division cellulaire qui a ensuite créé mon corps physique actuel. Mais l’instant de conscience que j’expérimentais alors ne pouvait trouver son origine que dans l’instant de conscience immédiatement précédent. Et je remonte ainsi à ma vie antérieure, et ainsi de suite, vie après vie. Ainsi d’une vie à l’autre, le corps change, mais le continuum de conscience demeure. En toute bonne logique, il n’y a ainsi pas de commencement à la conscience : je reprends naissance depuis des temps sans commencement.

A un moment donné, conscient de cette situation, lassé d’expérimenter la souffrance, je décide de m’engager fermement dans la voie qui mène à la Libération du cycle des existences.

Telle est, brossée à grands traits, notre condition humaine selon le bouddhisme.

Une telle conception est proprement vertigineuse. Elle n’en n’est pas moins d’une rigueur logique implacable.

Nous avons ainsi rappelé les bases sur lesquelles la discussion relative à la théorie de la réincarnation peut maintenant s’engager.

La réincarnation n’est pas qu’une question de croyance, de déterminisme culturel, ou plus simplement encore de gout. C’est une conception solide, argumentée, rationnelle, basée sur des principes rigoureux.

Comme toute théorie, elle a ses détracteurs, et c’est bien légitime : ce dialogue est le signe d’une vie de l’esprit,  un mouvement de l’intelligence humaine. Examinons donc, afin de nous faire une idée plus assurée, et peut être même nous forger une conviction, les arguments présentés en faveur et en défaveur de la réincarnation.

II Pro et contra


Commençons par examiner la validité des arguments hostiles à la réincarnation.

21. Les arguments opposés à la réincarnation


On peut en identifier facilement trois.

211 L’argument d’autorité


Un tel argument consiste à adopter un certain point de vue, simplement parce qu’une autre personne, jugée supérieure à soi, l’a exposé. Il s’agit d’une soumission à l’avis d’autrui qui se résume ainsi : «  Je récuse la notion de réincarnation parce que telle personne affirme qu’elle n’existe pas. »

Dans la mesure où le catholicisme demeure la religion dominante en France,  et que son influence sur le plan des idées a été déterminante depuis plusieurs siècles, nous présenterons ici son point de vue sur la réincarnation, même si l’attitude d’autres courants de pensée mériterait incontestablement d’être aussi relevée.

Le catholicisme récuse la notion de réincarnation. Il se fonde pour cela sur une proposition incise de l’Epitre aux Romains, (chapitre 9, 27), dont l’auteur reste anonyme* : «  Et comme les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a le jugement, »

Les textes officiels actuels qui exposent la doctrine de l’Eglise, à savoir  La constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen Gentium, et Le Catéchisme de l’Eglise catholique, se réfèrent uniquement à cette affirmation lapidaire de l’Epitre aux Hébreux pour justifier le rejet de la réincarnation. Ainsi, aucun argument rationnel ne fonde-t-il cette thèse. Tel est le dogme énoncé par l’Eglise sur cette question.

Nous relèverons, par ailleurs, et c’est essentiel, qu’à aucun moment le Christ ne se prononce dans les Evangiles, ni en faveur, ni à l’encontre de la réincarnation. Il ne dit simplement rien sur ce sujet.

212 L’argument tiré de l’expérience


Prenant maintenant appui sur son expérience individuelle, une  personne peut nier la réalité de la réincarnation. Cet argument peut s’exprimer ainsi : « La réincarnation n’existe pas car je n’en ai aucune perception : je ne me souviens d’aucune vie antérieure ». C’est là un sentiment général. Cela suffit-il pour autant à forger une conviction ?

Une réponse de bon sens peut aisément être apportée à cet argument : « ce n’est pas parce qu’on n’a pas la perception d’un phénomène, qu’un tel  phénomène n’existe pas ». Un aveugle qui nierait l’existence du soleil, au prétexte qu’il ne le voit pas, ne convaincrait que peu de personnes, sauf d’autres aveugles, bien entendu.

Un phénomène peut ne pas être perçu par nos sens parce qu’il est trop proche, ou trop lointain, ou trop subtil. Le progrès technologique a ainsi permis la fabrication d’un télescope tel que Hubble,  suffisamment  puissant pour observer de lointaines galaxies que l’on n’identifiait pas il y a trente ans. Elles n’en existaient pas moins pour autant à cette époque. De la même façon, la fabrication de microscopes au XIXème siècle n’a pas « inventé » les microbes, mais a seulement permis leur observation.

Examinons donc maintenant le troisième type de raison.

213 la mise en doute des capacités intellectuelles : malhonnêteté et dérangement mental


Un autre argument tenu à l’encontre de la réincarnation consiste à décrédibiliser celles et ceux qui reconnaissent son existence. Un tel argument peut s’exprimer ainsi : « Ceux qui prétendent que la réincarnation existe sont des charlatans ou des fous. » Faute d’atteindre le contenu du message, il s’agit alors de récuser le messager.

·         Tromperie

La malhonnêteté consisterait à affirmer l’existence de la réincarnation, alors qu’on saurait pertinemment qu’un tel phénomène est dépourvu d’existence. 

A cette accusation il peut être répondu qu’une personne qui s’efforce de tromper autrui cherche, par ce biais, à obtenir un avantage qu’elle n’obtiendrait pas autrement. Le trompeur manipule autrui pour obtenir de l’argent, du pouvoir, des faveurs, ou simplement attirer l’attention sur soi, gagner une forme de célébrité.

Comment lever un tel doute concernant les qualités morales du locuteur ? Prendre le temps d’examiner longtemps, et en profondeur, son comportement quotidien. Seulement ainsi s’apercevra-t-on qu’il ne cherche nullement à nous tromper.

·         Trouble mental

Le dérangement mental invoqué consisterait à s’illusionner soi-même, en toute bonne foi, parce que les capacités intellectuelles de la personne sont altérées.

A cette accusation, il pourra être répondu par l’avis d’un psychiatre : cet expert attestera que la personne qui affirme l’existence de la réincarnation ne présente aucun trouble mental.

Voici les arguments traditionnellement opposés à la théorie de  la réincarnation. Nous espérons les avoir exposés honnêtement afin que chacun puisse se faire une juste opinion de leur valeur.

Examinons maintenant les arguments exposés en faveur de la réincarnation.

 

22 Les arguments en faveur de la réincarnation


Là encore, plusieurs arguments peuvent être avancés.

 

221 Une croyance fondée sur une théorie cohérente


La connaissance des vies antérieures fait partie des capacités développées par les Yogis. Ce « pouvoir » (siddha) découle d’une maitrise de la concentration. Patanjali l’a d’ailleurs énoncé très clairement autour du IVe siècle ap. JC dans les Yoga Sutra : « En amenant les tendances innées (à la surface de la conscience), (on acquiert) la connaissance des vies passées » (YS III, 18)

Pour Patanjali, nos actes laissent une empreinte dans notre esprit. Ces dépôts se trouvent engrangés dans le psychisme et donnent ainsi  des tendances innées (samskara) qui colorent la personnalité de chacun. Grâce à des niveaux très profonds d’absorption méditative, le Yogi peut percevoir ces tendances et, dans la mesure où ces dernières constituent des empreintes du passé, il peut le remonter et connaitre ses vies antérieures.

On trouve des maitres faisant état d’une telle connaissance dans des traditions spirituelles diverses : hindouisme, jaïnisme et bouddhisme. Ceci n’a rien d’étonnant : ces courants de pensée recourent à des exercices yoguiques comparables, à la mise en œuvre de pratiques méditatives intenses et partagent la même croyance en la réincarnation.

Dans la mesure où le yoga constitue fondamentalement une discipline pratique, nous renvoyons l’étude approfondie de la pensée hindoue, jaïne ou bouddhiste à des centres spécialement dédiés à ces enseignements.

A de ce premier argument favorable à la réincarnation, relatif à la cohérence intellectuelle, s’en ajoute un deuxième qui porte sur les expériences faites par certaines personnes.    

 

222 Les témoignages qui attestent l’existence de la réincarnation


Deux types de témoignages valides existent à propos de la réincarnation : ceux relatés par des êtres ordinaires et ceux effectués par des êtres ayant développé de très grandes capacités mentales.

2221 les témoignages d’êtres ordinaires

L’importance de ces témoignages, et du travail qui a été mené récemment autour d’eux, notamment par J-P. Schnetzler, est capitale puisqu’elle a fait sortir la réincarnation du domaine de l’ésotérisme, de la foi ou du merveilleux  poétique, pour entrer dans le champ des sciences humaines.

Ian Stevenson,  psychiatre canadien, professeur à l’université de Virginie, a consacré trente années de sa vie à recueillir 2600 témoignages d’enfants attestant l’existence de la réincarnation. Se livrant à la vérification détaillée des propos qui lui étaient relatés, Stevenson a publié 64 cas particulièrement étayés. Vingt sont accessibles en langue française depuis 2007*.

Stevenson a entrepris ses recherches dans plusieurs pays, ceux où la fréquence de tels témoignages est relativement importante : Inde, Sri Lanka, Thaïlande, Birmanie et Liban. Au Liban, où la population musulmane druze ne rejette pas la théorie de la réincarnation, la fréquence du souvenir d’une vie antérieure y atteint son apogée : 1 cas sur 500 enfants nés.

Les recherches portent sur des témoignages de très jeunes enfants (entre 2 et 4 ans) car de tels souvenirs s’effacent rapidement, surtout s’ils font l’objet d’une désapprobation familiale ou sociale. Par ailleurs, pour procéder à la vérification de ces témoignages, il est plus facile de remonter de quelques années en arrière, plutôt que de quelques décennies !

Ces enfants, hormis les propos dérangeants qu’ils tiennent, ne présentent pas de caractéristiques particulières : ni intelligence précoce, ni « pouvoir » spécial, tel qu’intuition, préscience, clairaudition, clairvoyance, capacité à léviter … Ce sont en tous points des êtres ordinaires.

De leur vie passée, pas d’évènement notable à citer, hormis le fait que dans 61 % des cas observés par Stevenson, ces existences s’achevèrent de façon violente : accident, suicide ou meurtre. De telles circonstances dramatiques, l’impossibilité de vivre la vieillesse qui permet de prendre de la distance par rapport à la vie présente, pourraient expliquer le très fort attachement de ces êtres à leur vie antérieure, d’où le souvenir de cette existence passée qui subsisterait dans l’existence présente.

Pour donner une idée d’un exemple-type de ces récits, tel enfant prétend s’appeler « en réalité » autrement que le nom que ses parents viennent de lui donner. Il affirme être marié avec telle personne, avoir lui-même des enfants portant tels prénoms, exercer tel métier.  Si l’enfant répète ce propos avec suffisamment d’insistance, si ses parents ne le rabrouent pas trop, et s’ils ont même la patience de se déplacer au village indiqué, parfois éloigné, ils peuvent alors avoir quelques surprises : oui, dans ce village, a bien vécu un homme qui portait le nom cité par l’enfant, mari de telle femme, père de tels enfants, mort de façon brutale à telle période. Il arrive même que l’enfant actuel  reconnaisse sa femme, ses enfants, des objets lui ayant appartenu dans son existence  précédente, voire même livre un détail troublant : telle somme d’argent qu’il avait cachée sous le parquet dans sa vie antérieure  s’y trouve effectivement encore si on soulève la latte…

Les travaux de Stevenson ont placé réincarnation dans le champ d’étude de la science. Si on ne trouve pas en eux une preuve irréfutable de la réincarnation, de tels travaux ébranlent néanmoins fortement les certitudes hostiles à la transmigration, celles fondées sur le seul dogme, qui dans l’histoire humaine a toujours servi l’obscurantisme.

2222 Le mode de détection de certains maitres 

Nous avons déjà souligné que les réminiscences de vies antérieures sont des phénomènes reconnues  dans les milieux imprégnés des traditions hindoue, jaïne ou bouddhiste.

Il existe toutefois une spécificité remarquable - à notre connaissance unique - dans le bouddhisme tibétain quant à l’utilisation qui est faite de la réincarnation : la révélation de souvenirs de la vie immédiatement antérieure joue un rôle déterminant dans la détection des maitres qui sont appelés à guider les autres êtres et à assurer de hautes responsabilités, telles que la direction de monastères.

De tels êtres, appelés tulkous, sont délivrés du cycle des renaissances. Par pure compassion, ils décident néanmoins de revenir sur terre pour nous permettre d’avancer sur le chemin de la Libération.

La procédure qui permet de détecter de tels êtres comprend le recueil de différents « signes » qui ne peuvent être perçus et compris que par des personnes disposant elles-mêmes de capacités élevées. Ainsi, seul un être à l’esprit pur peut reconnaitre un autre esprit lui-même dépourvu de toute souillure.

Mais le mode de sélection comprend aussi la collecte de données objectives qui peuvent donc être acceptées par tout un chacun. Certains maîtres donnent ainsi, de leur vivant, des indications écrites ou orales sur le lieu de leur renaissance, voire sur leur future famille. Mais l’épreuve la plus convaincante porte sur la reconnaissance d’objets. Le film Kundun de Martin Scorsese, a très bien montré cette phase de la procédure : sur une table, différents objets personnels ayant appartenu au XIIIe Dalaï Lama se trouvent posés, mélangés à d’autres, étrangers: plusieurs paires de lunettes, différentes canes, rosaires, cloches, tambours, sont ainsi proposés à l’enfant. Et celui-ci choisit sans se tromper les différents objets de sa précédente incarnation. Il a une connaissance directe qui ne passe pas par le raisonnement.

Comme nous l’avons indiqué, les critères objectifs ne sont pas les seuls pris en compte dans ce mode de détection : le ressenti particulier que perçoivent les Lamas qui approchent l’enfant, le charisme qui se dégage de lui, sa maturité étonnante,  les visions du Régent Réting, ne sont pas des données mesurables, quantifiables. Ces éléments sensibles sont pourtant déterminants pour parvenir à la certitude d’avoir découvert le bon enfant.

Aux esprits matérialistes, ou sceptiques, on pourra avancer un argument de bon sens : ce mode de recrutement des élites, si original, s’avère finalement très performant. Il semble même bien  valoir le nôtre fondé sur la compétition et l’accès aux Grandes Ecoles parisiennes. Compte tenu des capacités intellectuelles hors du commun manifestées par les êtres qui sont ainsi détectés, de l’ampleur de la tâche qu’ils accomplissent quotidiennement (enseignement, direction de structures), pour se limiter aux seules données aisément quantifiables, il est certain que ces personnes disposent à la naissance de capacités hors du commun. Qu’un petit paysan, issu de la province pauvre de l’Amdo, soit devenu chef d’Etat, prix Nobel de la Paix, autorité morale internationalement reconnue, voilà bien une prouesse d’un mode de recrutement et d’un système éducatif qui mériterait d’être étudié !

Pour rester sur le plan uniquement rationnel, on peut estimer que si le résultat d’un processus apparait excellent, les bases sur lesquelles un tel système est conçu ne sont peut-être pas dépourvues de valeur ?

Conclusion


Notre objectif ici n’est pas de démontrer l’existence de la réincarnation, mais simplement d’apporter des éléments qui puissent éclairer une réflexion libre et sereine. Tous les points de vue – arguments, contre-arguments - méritent d’être examinés avec attention. Sans un tel effort d’analyse nous ne saurions avoir qu’un vague avis, qu’un autre avis, non moins vague, viendrait aisément remplacer.

Certains retrouveront peut-être espoir, soulagement, ou courage pour affronter les inévitables épreuves de la vie. Je le souhaite du fond du cœur : c’est à eux que cet article est dédié. Puissent-ils trouver un peu de lumière et de réconfort dans ces lignes et qu’ils sachent qu’une voie de Libération existe, éloignée autant du néant matérialiste que du dogmatisme obscurantiste.

Christian Ledain

Notes :


* Pascal, Pensées, Commencement, 154, Le Guern, édition de la Pléiade)

* Baudelaire, Une charogne, Spleen et Idéal, Les Fleurs du Mal

③ Traduction française du groupe nominal Bhagavad Gitâ

L’épitre aux Hébreux a été pendant très longtemps attribuée à Saint Paul de Tarse. Elle se trouve ainsi traditionnellement placée dans le Nouveau Testament après les lettres écrites par cet auteur. Cependant, cette attribution est maintenant mise en doute car, comme l’affirme Jean Grosjean dans sa notice introductive (Nouveau Testament, Epitre aux Hébreux, Notice, p.755, édition de la Pleiade, 1971) : « elle a une parenté de pensée mais non de style » avec les épitres de Paul.  « On songerait plutôt maintenant à Apollos ».

* Rédigée dans le cadre du concile de Vatican II, le texte Lumen Gentium (1964) fixe La constitution dogmatique sur l’Eglise. Le chapitre VII, 48, sur le Caractère eschatologique de la vocation chrétienne reprend les termes de l’Epitre aux Hébreux : « Ignorants du jour et de l’heure, il faut que, suivant l’avertissement du Seigneur, nous restions constamment vigilants pour pouvoir, quand s’achèvera le cours unique de notre vie terrestre (cf. He 9, 27), être admis avec lui aux noces et comptés parmi les bénis de Dieu (cf. Mt 25, 31-46), au lieu d’être, comme les mauvais et les paresseux serviteurs (cf. Mt 25, 26) écartés par l’ordre de Dieu vers le feu éternel (cf. Mt 25, 41), vers ces ténèbres du dehors où « seront les pleurs et les grincements de dents » (Mt 22, 13 ; 25, 30). » 

*  Le Catéchisme de l’Eglise catholique, publié en 1992, expose de façon concise la foi, le dogme et les règles morales de l’Eglise. A propos de la réincarnation il renvoie à l’Epitre aux Hébreux et à Lumen Gentium : «    1013   Quand a pris fin « l’unique cours de notre vie terrestre » (LG 48), nous ne reviendrons plus à d’autres vies terrestres. « Les hommes ne meurent qu’une fois » (He9, 27). Il n’y a pas de réincarnation après la mort. »

 


*  Traduction de l’aphorisme 18, du cahapitre , III Des Résultats, des Yoga Sutra de Patanjali :  « Samskâra-sâshâtkaranât pûrva-jâtijnanam » 

Schnetzler Jean-Pierre « De la mort à la vie » Transmigration et Réincarnation, Faits et théories, Editions Dervy,2000

⑨*Stevenson Ian, «  20 cas suggérant le phénomène de réincarnation », Poche, collection J’ai Lu, 2007

Bibliographie :


Barou jean-pierre et Crossman Sylvie, « Tibet, une histoire de la conscience », Seuil, 2010

Le Catéchisme de l’Eglise catholique, publié en 1992, disponible sur internet

Dalaï Lama, « Ma terre et mon peuple » (trad. Yves Massip), Paris, éditions John Didier, 1963

« Epitre aux Hébreux », Nouveau Testament, Notice Jean Grosjean, Pleiade, 1971

Stevenson Ian, «  20 cas suggérant le phénomène de réincarnation », Poche, collection J’ai Lu, 2007


 

« La Bhagavad Gîta », trad A-M. Esnoul et O. Lacombe, Le Seuil, Points Sagesses, 1976

Lumen Gentium, La constitution dogmatique sur l’Eglise  (1964), disponible sur internet                         

Pascal Blaise, Pensées, Le Guern, édition de la Pléiade

Phan-Chon-Tôn, « Le Yoga de Patanjali », Ed. Adyar, coll. Hindouisme, 2000

Schnetzler Jean-Pierre « De la mort à la vie » Transmigration et Réincarnation, Faits et théories, Editions Dervy,2000

 Filmographie :


Kundun, de Martin Scorsese  (1997) 

jeudi 28 juin 2018

Programme journalier de pratique individuelle


20 minutes de pratique journalière pour l'été:

1. générer les excellents états mentaux (5 min)

2. concentration  (5 min)

  3. Pranayama (5 min)  Nadi Shodana, ou Anuloma Viloma, ou Kapalabathi, ou Ujjayi Pranayama,

4. Salutations au soleil, petites ou grandes (5 min)

 Ces indications vous permettent de ne pas passer à coté d'un aspect essentiel de la pratique. Mais, n'hésitez pas à les individualiser.
Pour être sur de pratiquer correctement, ou approfondir votre pratique, vous pouvez consulter nos articles sur ces différents points.
N'hésitez pas à me faire part de votre progression, c'est pour vous que j'accomplis tout cela.
Christian Ledain

vendredi 22 juin 2018

découvrez qui je suis

Justine m'a adressé la photo de cette statuette qu'elle a chez elle et qu'elle aime beaucoup. Elle m'a demandé si je pouvais identifier cette personne.

Petit jeu : sauriez vous l'identifier ?
Je vous aide: c'est en relation avec la pratique du Yoga.
Deuxième indice : ce n'est pas ma voisine de palier !

Donnez moi votre avis, je vous dirai si vous avez vu juste.



REPONSE
Que celles et ceux qui ont participé à ce petit jeu soient ici remerciés.
Voici les noms qui m’ont été proposés : Shiva, Amitabha,Tara, Lalita, Lakshmi, Durga, Sarasvati, Parvati, Shakti.

Pour savoir qui se trouve représenté, examinons les caractéristiques de cette statuette en bois.

Il s’agit assurément d’une représentation féminine,  ce qui exclut donc Amithaba et Shiva, même si celui-ci est parfois représenté sous une forme androgyne.
Cet être possède quatre bras qui attestent de sa puissance, bien supérieure à celle d’un être humain. Au milieu de son front, un troisième œil est ouvert, exprimant ainsi la connaissance du présent, du passé et du futur. Il s’agit donc d’une divinité.

Cette déesse repose sur un lotus largement ouvert. Cette fleur a pour particularité d’enfoncer ses racines dans la boue, tout en conservant des pétales d’une blancheur éclatante. Le lotus symbolise ainsi, pour l’Inde entière, la capacité de l’être humain à s’extraire des pesanteurs terrestres pour  s’élever vers l’absolu. En visualisant ce lotus, l’adepte qui rend un culte à la déité génère un ardent renoncement aux plaisirs du samsara qui nous maintiennent enchainés.
La déité est assise dans une position particulière : elle n’est pas installée en posture méditative (padmasana) car sa jambe droite se trouve dépliée. Par cette attitude, la déesse exprime sa promptitude à intervenir pour secourir ceux qui la prient.

Dans ses troisième et quatrième mains, situées à l’arrière-plan, la déesse tient la tige d’un lotus non épanoui. Cette fleur à peine entrouverte  symbolise le potentiel de création qui émerge des eaux du monde. La déesse est ainsi entourée d’un flot aquatique, symbole de fécondité.
Ses deux premières mains montrent chacune un mudra particulier, signe exprimant une orientation particulière donnée à l’esprit.

Ici, avec sa main droite, la déesse manifeste  Abhayamudra,  le signe de protection et de paix. La déesse exprime ainsi  silencieusement: « Que ceux qui me regardent soient délivrés de toute crainte ».
Sa main gauche est en Varamudra, symbole du don. Les richesses qui sont potentiellement offertes ici par la déesse sont de nature très variée : richesse matérielle (offre de biens), protection (soin, soutien de la vie), enseignement (sagesse qui libère du cycle des renaissances) et amour authentique. Ainsi, selon ses prières, l’adepte qui voue un culte à cette déité obtiendra en retour tel ou tel de ces présents. Notons que les formes très généreuses du corps de la déesse ne sont pas destinées à éveiller le désir sensuel de l’adepte, mais expriment symboliquement l’immense générosité qu’elle incarne.

Compte tenu de ces éléments, la déesse représentée ici se révèle être Lakshmi, la parèdre de Vishnu. La parèdre représente l’énergie du dieu, celui-ci étant par nature inactif.  Cette énergie (Shakti) constitue le principe féminin qui permet au dieu d’agir.
Dans la triade de l’hindouisme, constituée par Brahma, Vishnou et Shiva, le deuxième dieu  représente l’aspect de préservation, de protection de l’univers (Brahma symbolisant la création et Shiva la destruction).

La parèdre de Vishnou, Lakshmi, est l’une des grandes divinités de l’hindouisme, déesse de la fortune, de la fécondité, de la beauté, de l’intelligence et du bonheur. Elle accorde ses présents à ceux qui la prient avec ferveur.
Chacun peut se relier à elle, la célébrer dans son esprit et dans son cœur, seuls temples qui comptent véritablement.

VISHNOU
Christian Ledain

christianledain@wanadoo.fr

vendredi 27 avril 2018

Se soigner soi-même

La pratique du Yoga permet de prendre soin de soi, de préserver, ou de restaurer un excellent état de santé par la maîtrise de l’esprit et de l’énergie. Pour y parvenir, il est nécessaire de susciter et  d’affermir une attitude bienveillante vis-à-vis de soi, ce qui n’est pas facile pour tout le monde.

Notre corps humain est extrêmement précieux : il nous permet de nous déplacer et d’accomplir des actions excellentes. Mais il est aussi fragile, aimant peu les objets durs contre lesquels il se blesse et certains organismes microscopiques, dont la prolifération, parvient à le clouer au lit avec une forte fièvre.
De son coté, notre esprit représente le jardin le plus merveilleux qui soit : nous pouvons y faire germer l’amour, la fraternité, le pardon, l’enthousiasme. De telles pensées, de telles dispositions, dépendent directement du tour que nous donnons quotidiennement à notre esprit.

Il est donc nécessaire de veiller sur notre corps et sur notre esprit afin que notre vie soit épanouie, véritablement utile et source d’un bonheur authentique.
Le Yoga nous enseigne précisément comment maitriser ce corps et cet esprit.  Ces pratiques relèvent du Pranayama, la maitrise du souffle subtil et de la respiration.

De tels exercices ne sauraient, sans préjudice, être mis en œuvre directement par un esprit agité. Ils nécessitent une régulation mentale préalable, un petit détour par soi-même pour se centrer, se trouver et renoncer à l’attrait des objets extérieurs. Mais rassurez-vous, ce retrait en vous-même ne vous prendra que quelques instants.

1 Harmonisation préalable


Vous êtes installé en posture méditative, le dos aussi droit que possible.

Prenez d’abord le temps de percevoir votre respiration naturelle, spontanée : sentez ce qui bouge dans votre corps lorsque vous respirez. Percevez-vous une légère ondulation de votre abdomen, ou bien l’expansion mesurée de votre cage thoracique, ou encore un petit soulèvement de vos épaules ? Sentez. Tout cela est sans doute ténu, difficile à percevoir, mais prenez en le temps. Peut-être est-ce une combinaison discrète de la respiration haute et de l’ouverture du thorax. Sentez cette respiration toute personnelle, qui vous accompagne jour après jour, silencieusement. Notre façon de respirer est étroitement reliée aux expériences mentales que l’on fait et aux difficultés que nous expérimentons. C’est donc une découverte intime de première importante que vous faites actuellement. Sentez aussi la quantité d’air qui entre. Percevez le rythme de votre respiration. Différenciez la température de l’air que vous inhalez et celle de l’air que vous expirez.

Maintenant que vous connaissez mieux de l’intérieur cette respiration, prenez le temps de la savourer, de l’apprécier véritablement, tout comme on est surpris un soir de printemps par le parfum des lilas en fleurs dans une rue qui nous est pourtant familière. Goutez un instant, cet air qui entre par vos narines ; prenez un moment le temps d’être véritablement au monde et de cesser d’être affairé. Cessez de courir dans tous les sens comme un canard sans tête. Pensez qu’à chaque inspiration vous prenez non seulement de l’oxygène, mais aussi de l’énergie vitale, du Prana, dont tout votre être a besoin. Développez une perception pure : reliez-vous à ce qu’il y a de meilleur, percevez le monde à travers des verres dorés et non avec des lunettes noires. Par la même occasion, vous développez le contentement, la capacité à se réjouir de ce qui est, plutôt qu’à s’épuiser dans le désir de ce qui n’est pas. Réjouissez-vous d’être encore en vie cette journée.

Maintenant, régulez votre respiration. Placez la respiration en trois parties avec maintien de la sangle abdominale. Non parce qu’il le faudrait, pour obéir à une injonction, mais simplement  parce qu’elle vous fait du bien. Et vous le ressentez pleinement en cet instant. Il n’y a pas vraiment de raison de ne pas prendre soin de vous.

Vous venez, par le détour de quelques phrases, de quitter une forme de trépidation pour entrer  dans une forme de réceptivité particulière. Vous pouvez maintenant avec profit mettre en œuvre une technique de soin spécifique que les Yogis ont développé.

2 Technique de soin


Voici une pratique puissante de Pranayama qui va vous permettre d’activer le processus d’auto guérison : l’action conjointe de l’énergie et de l’esprit maitrisés va vous permettre de vous soigner.

Visualisez à l’inspiration un air de couleur blanche, extrêmement pur, qui entre par vos narines, circule dans vos fosses nasales, passe dans l’arrière-gorge, puis remplit vos poumons. De là, à partir du centre de votre cœur (Anahata chakra), visualisez cette énergie qui se diffuse à l’expiration dans tous les canaux de votre corps énergétique. Ces canaux sont semblables aux rigoles d’une immense rizière, ils irriguent tout votre corps, apportent l’énergie vitale à toutes vos cellules. Vous voyez et vous ressentez que cette énergie circule avec aisance, comme un petit cours d’eau, et que nul obstacle ne vient contrarier son cheminement. C’est cela le point essentiel : ressentez intérieurement, en imagination, que cette énergie apporte la vie partout sur son passage, tout comme le Gange fertilise la plaine du Nord de l’Inde et permet à des centaines de millions d’êtres humains de vivre. Si vous le vivez réellement en générant une émotion véritable, il va alors se passer une modification sur le plan matériel, physiologique, concret. Ayez la force de dépasser votre scepticisme. Qu’est-ce qu’il vous apporte ? La satisfaction d’être morne, faux rationaliste et véritable ignorant ? Vous risquez seulement de devenir plus heureux, plus puissant, plus joyeux et véritablement utile aux autres et à vous-même. 

Il est possible que vous fassiez actuellement l’expérience d’une certaine souffrance dans votre corps ou dans votre esprit. Voyons comment utiliser pleinement l’énergie pour vous soigner.

. traiter une souffrance physique


Si une maladie, un trouble, a commencé à faire son apparition dans votre corps, orientez l’énergie de façon privilégiée vers cette partie qui est en souffrance. Comme les Yogis nous l’apprennent, l’énergie vitale est maitrisée par l’esprit et va où l’esprit l’envoie.

Vous visualisez donc le cheminement du Prana que vous aviez préalablement emmagasiné au niveau du chakra du coeur et vous l’envoyez instantanément par la pensée vers la partie de votre corps qui en a particulièrement besoin.

Maintenant, visualisez et sentez que cette énergie est à l’œuvre, qu’elle vous soigne, qu’elle répare vos cellules. Vous vous représentez ce processus de la façon qui vous parle le plus, qui vous touche le plus. Par exemple, si vous souffrez de diabète, représentez-vous votre pancréas qui produit de l’insuline en quantité suffisante. Bien sûr, les médicaments apportent un secours précieux, mais sans la pleine mobilisation de l’esprit et de l’énergie ils seraient moins opérants. Au lieu d’être centré sur la maladie, reliez-vous à votre puissance vitale, au pouvoir de guérison qui est en vous, représentez-vous la comme fonctionnant de façon harmonieuse. Nous avons déjà évoqué dans un article le cas de ce Yogi, dont la gangrène avait détruit pour partie le pied et que les médecins occidentaux enjoignaient de se faire amputer avant de perdre complètement la jambe : il a guéri par le pouvoir de la méditation et son pied a repoussé, ce que la médecine occidentale n’a pu que constater sans se l’expliquer (cf. La méditation m’a sauvé, Phakyab Rinpoché). De telles réalisations nous sont, pour le moment, hors d'atteinte, mais le Yoga nous offre des possibilités de traitement plus accessibles à nos capacités de guérison ordinaires.

Il m’est ainsi arrivé, adolescent, de me faire un claquage musculaire à la cuisse en me lançant dans  une course, sans m’être préalablement échauffé: j’ai entendu un « crac » et ma jambe est subitement devenue roide de douleur. Par chance, le muscle n’était que partiellement déchiré dans  sa largeur. Rentré chez moi, je me suis allongé et me suis soigné uniquement par la pensée et l’énergie : je me voyais en train de ravauder ce muscle, tout comme un pêcheur reprise ses filets déchirés par endroits. J’étais concentré, j’avais une confiance totale en ce que je faisais et je cultivais inlassablement la sensation de guérison : très rapidement je sentais ma jambe me cuire  sous l’effet de l’énergie. En une dizaine de jours j’ai retrouvé l’usage normal de ma jambe.

Dans un premier temps, il vous sera plus facile de vous entrainer sans mettre en œuvre de respiration particulière. Vous effectuerez ainsi le soin avec l’énergie vitale que vous aurez préalablement accumulé. Mais quand vous serez familiarisé(e) avec le travail intérieur, vous pourrez placer la respiration avec Kumbhaka : 2 temps sur l’inspiration - 8 temps de rétention poumons pleins -  4 temps pour expirer. Vous pourrez penser que vous prenez le Prana pendant l’inspiration, que vous concentrez cette énergie au centre du cœur (Anahatha chakra) pendant la rétention de souffle et que l’énergie agit durant l’expiration. Cela rendra votre soin plus puissant.

. Traiter un problème mental


Il est aussi possible que vous fassiez l’expérience de difficultés psychologiques très répandues : stress, nervosité, irritabilité ou anxiété. Ces difficultés peuvent s’accompagner de troubles du sommeil, ou de problèmes somatiques divers (estomac noué, colon irritable, bruxisme…). Ce sont d’ailleurs souvent de tels maux qui incitent les personnes à se tourner vers le Yoga. Aussi, cette discipline est-elle tout à fait adaptée pour les soulager.

De telles difficultés s’accompagnent d’une circulation débridée de l’énergie vitale : elle circule de façon trop rapide dans la partie haute du corps. On va donc réorienter ce flux vers le bas. Par conséquent, à partir du centre du cœur, voyez ce courant se diriger de façon privilégiée vers le bassin et y circuler plus lentement, tel un fleuve large, puissant et majestueux. Très rapidement, l’esprit qui semblait vibrionner en tous sens, telle une ruche, devient plus posé, plus stable.  

Comme précédemment, quand ce sera possible on pourra mettre en œuvre la respiration avec Kumbhaka.

. Préserver un excellent état de santé existant


Enfin, si on ne fait l’expérience d’aucun problème de santé particulier, on peut penser et visualiser que l’énergie vitale se répand de façon égale dans toutes les parties de notre corps. Un tel soin participera à la conservation de notre bien être physique et mental.

Conclusion


Comme on le voit, le soin de soi par le Pranayama fait appel à toutes les composantes de l’être humain : physique, énergétique et mentale. La mise en œuvre de cette technique sollicite de nombreuses qualités de l’esprit : la concentration, l’ouverture, l’imagination, l’enthousiasme, la foi et la patience.
Plus vous pratiquerez et plus vous renforcerez de telles qualités, qui vous seront utiles pour votre vie quotidienne, mais aussi pour aborder des stades plus avancés du Yoga. Vous deviendrez d’habiles artisans, peaufinant, affinant chaque fois un peu plus votre technique.
En prenant soin de vous, vous renforcerez aussi votre maitrise de l’énergie et votre capacité à soigner d’autres personnes à distance (cf. Notre précédent article).

Christian Ledain                                                                                             Christianledain@wanadoo.fr

bibliographie :
Swami Sivananda, La science du Pranayama, Centre International de Yoga Védanta, page 85

mardi 10 avril 2018

Soigner une personne à distance


Il n’est rien de plus douloureux que d’être touché par la souffrance d’autrui et de se sentir démuni, impuissant, incapable de rien faire.

Bien sûr, on pourrait imaginer qu’il suffit alors de s’endurcir, de devenir indifférent pour se sentir  épargné. Mais cela n’aurait pas d’efficacité réelle : comment pourrait- on être heureux seul, alors que les autres êtres seraient plongés dans la souffrance ?

La solution consiste donc à agir pour le bien d’autrui. Heureusement,  le Yoga nous offre une technique formidable, à la fois simple, puissante et rapide pour nous permettre de soulager autrui. Cette technique consiste à transmettre notre énergie vitale.

Comme le Yoga nous l’apprend, l’énergie vitale, appelée Prana, est maitrisée par l’esprit. Les nombreuses pratiques de Pranayama nous permettent ainsi d’emmagasiner le Prana présent dans l’air que nous inspirons, de le répartir dans notre corps subtil et de le transférer à volonté.

Pour accomplir une pratique si excellente il convient de réunir plusieurs conditions extrêmement simples avec lesquelles vous êtes déjà familiarisés.

. La posture juste

Il est nécessaire de s’installer en posture méditative car ce n’est qu’à cette condition que l’énergie peut être distribuée harmonieusement dans les milliers de canaux de notre corps subtil et que notre esprit peut être maitrisé.

Il convient ensuite de réunir trois forces.

. La force de l’amour altruiste.

Nous sommes touchés par la souffrance d’autrui ; elle nous est insupportable. Cette sensibilité à la vie d’autrui, loin de constituer un handicap dont il faudrait se débarrasser en devenant « dur », constitue une haute qualité morale que les Yogis ne cessent de développer. La première phase du Yoga, Yama, qui regroupe différentes prescriptions, enjoint de développer Ahimsa, la non-violence. Par-delà la simple abstention de tuer, ou simplement de nuire, il s’agit d’accomplir un flot d’actions vertueuses consacrées au bien d’autrui.

Les Yogis s’entrainent donc constamment à développer l’amour des autres êtres afin de leur porter secours.

Comme nous sommes peu entrainés pour le moment, nous allons tourner notre esprit vers une personne qui nous est spontanément chère. Nous savons que cette personne ne se porte pas bien sur le plan physique,   ou mental, ou bien les deux à la fois.  Quand nous aurons plus développé les qualités de notre esprit, il nous sera possible alors d’envelopper de notre bienveillance des êtres qui nous paraissent plus neutres, voire même hostiles. Mais, un tel élargissement de notre esprit suppose d’avoir préalablement intégré la loi de causalité, ce qui n’est peut- être pas encore le cas.

. La force de la concentration

Nous nous représentons la personne devant nous, même si savons qu’elle se trouve géographiquement à des centaines de kilomètres. Les contingences physiques, par définition, ne peuvent constituer des obstacles à la circulation de l’énergie qui peut traverser l’espace en un instant. Nous pouvons nous représenter cette personne assise ou allongée, cela n’a pas d’impact sur le soin. Nous devons garder l’image de cette personne bien stable en mémoire.

. La force de la technique

Nous allons envoyer notre énergie durant notre expiration en mettant en œuvre une respiration particulière qui comprend une phase de rétention de souffle, poumons pleins, nommée Kumbhaka.  Cette respiration se décompose  ainsi : 2- 8 -4 . Il faut ainsi compter 2 temps lors de l’inspiration, puis retenir le souffle durant huit temps et expirer durant quatre temps.  A l’occasion de l’inspiration nous prenons l’énergie vitale qui est dans l’air ; puis, au cours de la rétention, nous canalisons cette énergie au niveau du centre du cœur (anahata chakra) ; enfin, lors de l’expiration nous envoyons cette énergie en visualisant des rayons de lumière jaunes qui partent de notre cœur et parviennent instantanément à l’autre personne. Nous voyons, à l’expression de son visage, que cette énergie lui fait du bien, nous ressentons qu’elle se sent soulagée, apaisée, soignée. Générer un tel sentiment est indispensable pour l’efficacité du soin.

Il est souhaitable d’accomplir cette pratique durant cinq minutes pour commencer, afin de nous familiariser et de préserver un esprit bien concentré. Plus tard,  quand nous serons plus entrainés, nous pourrons agir pendant un quart d’heure.

Il est nécessaire, après avoir envoyé l’énergie, de reconstituer notre stock, de recharger nos batteries. C’est pourquoi  nous devons continuer à prendre quelques respirations particulières avec Kumbhaka (rétention poumon pleins), mais sans plus émettre de rayons lumineux. Nous pensons que le Prana que nous emmagasinons au niveau du chakra du cœur lors de la rétention de souffle, se trouve ensuite diffusé dans tous les canaux de notre corps subtil au moment de l’expiration. Ce temps pendant lequel nous rechargeons nos accumulateurs sera égal à la moitié du temps que nous avions consacré à émettre l’énergie vers l’autre personne.

CONCLUSION

Cette pratique est excellente car elle va vous permettre de soulager la souffrance d’autrui. Elle nous aide ainsi à développer un amour authentique à l’égard des êtres. Elle constitue aussi une aide précieuse pour développer la concentration. Enfin, elle constitue l’armure la plus puissante qu’on puisse revêtir pour se protéger : en prenant soin d’autrui, on prend soin de soi, ce que la loi du karma nous enseigne.

Christian Ledain

mercredi 14 mars 2018

la concentration



Swami Shivananda
La concentration représente une phase avancée de la pratique du Yoga. Dans les huit étapes de  l’Ashtanga Yoga (Yoga en Huit membres) énumérées par Patanjali, Dharana (concentration) prend ainsi place après les prescriptions (Yama), les réfrènements (Nyama), les postures (Asana), la maitrise du souffle  (Pranayama) et  le retrait des sens (Pratyahara). La concentration précède ainsi les deux phases ultimes du Raja Yoga : la méditation (Dhyana)  et l’extase (Samadhi).
Un tel ordonnancement correspond à l’évolution intérieure du Yogi qui chemine progressivement vers la Libération. Dans le déroulement d’une séance collective on va retrouver une telle ascension. Ainsi, l’orientation particulière donnée au cours de nos pensées, en générant une excellente motivation, correspond à l’affirmation de l’éthique (Yama et Niyama). Une telle régulation de l’esprit s’accomplit en posture méditative (asana). Ensuite, survient le placement de la respiration correcte et la régulation du souffle subtil (Pranayama). Se retirant en lui-même (Pratyahara), le Yogi peut alors développer la concentration (Dharana).
Le type de concentration dont nous parlent les Yogis, nous ne savons pas bien, en vérité, de quoi il s’agit. Nous utilisons, bien sûr, le terme de concentration pour parler de nos activités ordinaires. Ainsi, tel  juriste qui traite un dossier contentieux génère une forme de concentration. De même, tel joueur d’échecs rassemble les forces de son esprit sur une série de combinaisons lors d’une partie. Néanmoins, l’objet sur lequel l’attention se trouve posé est toujours en mouvement : dans le raisonnement qui se trouve élaboré, telle pensée conduit à une autre pensée qui elle-même débouche sur une autre pensée…Ainsi, l’objet sur lequel l’attention se trouve appliquée change constamment.
Avec Dharana, il en va tout autrement : le support de concentration reste fixe, il ne change pas. L’esprit demeure focalisé dessus, instant après instant. Tandis que dans la concentration ordinaire on semblait égrener une à une les perles d’un collier, dans Dharana, on reste focalisé sur une perle. Une telle forme de concentration permet alors de développer des qualités particulières que la focalisation sur un point en mouvement ne permet pas d’atteindre. Nous savons que certains Yogis parviennent ainsi à développer des pouvoirs merveilleux (siddhis), tels que la lévitation. Reconnaissons que les grands maîtres d’échecs parviennent rarement à se déplacer dans l’espace, hormis en avion !
Pratiquer Dharana va nous être utile à plus d’un titre. Nous allons tout d’abord développer des capacités ordinaires. Nous allons ainsi accomplir avec plus d’aisance nos tâches intellectuelles quotidiennes, qu’elles soient scolaires ou  professionnelles. Nous allons ainsi devenir beaucoup plus efficaces. Combien de fois ai-je trouvé, au sortir d’une pratique de concentration, des solutions à des difficultés qui me semblaient jusqu’alors insurmontables! Des tâches que je différais depuis plusieurs semaines, se trouvaient d’un seul coup dénouées dans mon esprit. Non seulement je savais clairement ce que j’avais à accomplir, mais je disposais des ressources pour les mettre en œuvre sur le champ ! Le professionnel, féru de gestion et de rationalisation des choix, dont l’emploi du temps est surchargé, devrait prendre en compte cet argument économique imparable : canaliser l’esprit constitue un investissement extrêmement rentable ! Les quelques minutes quotidiennement consacrées à la pratique seront très largement compensées par des gains de productivité supérieurs.
Hormis l’aide que la concentration va nous apporter pour nos tâches intellectuelles ordinaires, Dharana va nous permettre de développer des facultés ensommeillées. Nous pourrons ainsi, si nous nous appliquons avec patience et régularité, développer des pouvoirs merveilleux, tels que la clairvoyance, la claire-audition, qui nous permettront d’aider plus efficacement les autres êtres.
Enfin, la concentration va nous permettre de développer la sagesse et de dissiper les illusions qui obscurcissent notre esprit et nous empêchent de percevoir la nature fondamentale des phénomènes. C’est en cela que la concentration ouvre sur la phase suivante du Raja Yoga, la méditation profonde (Dhyana).
J’espère avoir ainsi éveillé votre intérêt pour la concentration qui représente le début de ce que Patanjali considère comme le véritable Yoga, le Yoga intérieur (Antaranga), les phases précédentes correspondant à une simple propédeutique, le Yoga extérieur (Bahiranga)[ cf. Le Yoga de Patanjali, des résultats, P110].

1.       Définition


« La concentration est la fixation  de l’activité mentale en un lieu précis » (YS III, 1) énonce de façon lapidaire Patanjali. Une telle définition met en évidence deux caractéristiques. 
Il s’agit, tout d’abord, de réunir les forces mentales qui sont ordinairement dispersées. En effet, dans son fonctionnement habituel notre esprit est constamment happé par les perceptions sensorielles et agité par le flot incessant des pensées et des émotions. Il ressemble alors à un arbre dans lequel sévit une bande de singes : ils passent leur temps à s’y chinoiser, à s’exciter les uns les autres, à s’affairer sans repos. La concentration consiste donc à focaliser l’esprit sur un point.
De plus, comme nous l’avons dit, ce support de concentration doit être fixe : il demeure identique durant tout le temps de la pratique. Ainsi, lorsque des pensées, si vertueuses, si géniales soient elles, s’élèvent, le Yogi s’en détourne, ne se laissant pas entrainer par ces distractions qui ne semblent naitre que pour le détourner de sa pratique.
Chaque fois qu’il surprend son esprit à vagabonder, le Yogi replace doucement, mais fermement son attention sur le support qu’il a choisi. La concentration conduit ainsi à une dissolution temporaire de la pensée. Cette dissolution est extrêmement féconde : les forces de l’esprit éparpillées vont pouvoir se rassembler et lui conférer une force insoupçonnée jusqu’alors.  

2.       Le choix d’un support de concentration approprié


Les commentateurs de Patanjali ont, au fil des siècles, précisé les différents supports de concentration qui pouvaient être retenus.
Ce qu’il est essentiel pour nous de retenir c’est qu’on doit adopter un support de concentration avec lequel on se sent en accord. Et celui qui nous convient est celui avec lequel on se sent bien.
On peut regrouper ces supports en plusieurs catégories :

. Les supports neutres et les supports religieux


Les supports neutres sont des phénomènes ordinaires. Ce sont des objets des sens perceptibles par tous les êtres. Ils ne nécessitent aucune croyance religieuse et ne peuvent donc soulever aucune réticence dans l’esprit des pratiquants.
L’attention se porte ainsi sur les perceptions sensorielles : un son, une image, un toucher, une odeur ou un gout.
On pourra donc se focaliser sur un bruit répétitif, tel que le flux et le reflux des vagues, le tic-tac d’une horloge ancienne, ou bien le goutte à goutte d’un robinet, si vous avez  la paresse d’appeler le plombier !
On pourra aussi fixer des yeux une forme physique placée à l’extérieur de soi : un point sur le mur,  l’image d’une personne inspirante, le stylo posé sur la table … On pourra ensuite se concentrer sur une image mentale, ce qui est plus puissant. Ainsi, après avoir regardé l’objet, en avoir perçu clairement les caractéristiques,  je ferme les yeux pour faire apparaitre dans mon esprit l’image de cet objet. Et chaque fois que cette image perd de sa netteté, je rouvre les yeux pour la rafraichir.
On peut aussi se concentrer sur un toucher, par exemple la sensation du passage de l’air dans les fosses nasales.
Les supports religieux sont excellents, dès lors que le pratiquant adhère pleinement à la spiritualité qui les sous-tend. Ainsi, un dévot hindou pourra se focaliser sur l’image de sa divinité d’élection (Ishta dévata), tel que Shiva, ou un avatar de Vishnu. De même, un pratiquant chrétien pourra visualiser une image du Christ ou de la Vierge, tout en récitant telle ou telle prière. Enfin, un  adepte bouddhiste pourra visualiser sa déité de méditation (Yidam), en récitant le mantra qui lui correspond.
De tels supports sont très puissants dès lors, rappelons-le qu’ils s’accordent intimement aux  convictions spirituelles de l’adepte.

. les supports externes et les supports internes


Les supports externes sont des objets placés à l’extérieur de soi et qui donnent lieu à des perceptions sensorielles. Nous en avons parlé précédemment.
Les supports internes sont des points particuliers du corps ou des phénomènes créés dans l’esprit.
                . des points particuliers du corps
Le Yogi peut placer son attention sur tel ou tel centre énergétique (chakra) afin de développer telle ou telle qualité. La concentration au bas de la colonne (muladhara chakra) favorisera ainsi l’activation de l’énergie (Kundalini). Le choix du centre du cœur (Anahatha chakra) permettra l’expansion du sentiment d’amour et de la dévotion. L’attention au point situé entre les sourcils (Ajna chakra) permettra le développement des pouvoirs de l’esprit.
L’attention peut aussi être placée à d’autres endroits du corps, tels que l’entrée des narines, ou à l’intérieur des fosses nasales.
                . des phénomènes mentaux
Le Yogi  peut générer dans son esprit des images mentales, ou bien réciter intérieurement certains sons. Par exemple, l’adepte visualisera l’image d’un point, d’une lettre sanscrite, ou la forme du corps d’un être inspirant. Il pourra aussi réciter tel mantra, soit seul, soit en effectuant la visualisation.
Le choix du support de concentration se fera en fonction des capacités du pratiquant. Dans la mesure où, au fil des semaines, ces capacités vont se déployer, le support de concentration pourra lui aussi évoluer et devenir de plus en plus riche et complexe.
Il est parfois proposé lors d’un  cours de Yoga de réciter le mantra « So Ham », qui signifie « Je suis Cela ». A l’inspiration l’adepte récite le son « So », tandis qu’à l’expiration il prononce le son « Ham ».  Une telle pratique est excellente et convient très bien aux adeptes du Védanta  pour lesquels l’âme individuelle est de la même nature que le Soi, l’Absolu. Mais une telle récitation ne conviendrait peut être ni à l’adepte d’une autre religion, ni à une personne  athée. Par ailleurs, une telle récitation serait sans doute de peu d’utilité si elle ne constituait qu’un vernis exotique, sans impliquer une adhésion profonde de la personne.
De même la récitation du mantra Om, accompagnée ou non de la visualisation de la lettre sanscrite, est source de bienfaits excellents. Elle produira pleinement ses effets si l’adepte perçoit dans ce mantra le son à l’origine de la création de l’univers.
Ainsi, les supports de concentration peuvent être très variés. Certains correspondent à des usages spécifiques. Les pratiquants du Yoga n’ayant pas d’engagement spirituel particulier auront tout intérêt, dans un premier temps à utiliser un support neutre. Ils pourront ensuite, en fonction de leurs progrès, adopter un support religieux, s’ils perçoivent que cela leur est bénéfique.
Nous présenterons un peu plus loin une pratique spécifique particulièrement adaptée aux adeptes occidentaux du Yoga.
 

3.       LES CONDITIONS PREALABLES  


Pour s’engager dans la concentration il faut avoir antérieurement réuni plusieurs conditions. Cela ne va pas nous demander d’effort particulier car ces précautions correspondent aux phases préliminaires du Yoga qui ont été assimilées par le pratiquant.
On pourrait naïvement se demander : « Mais pourquoi s’embarrasser de telles conditions préalables ? Ne pourrait-on pas simplement de maitriser l’esprit, un point c’est tout ?! »  La réponse est qu’il  n’est jamais possible de disjoindre ce qui est nécessairement articulé : la pensée, le corps physique et le corps énergétique forment un tout, un ensemble cohérent. Ainsi, la concentration, qui constitue indiscutablement une discipline mentale, ne peut être menée à bien que si le corps physique et le corps énergétique sont pleinement pris en compte.

 . générer la motivation correcte


On commence par générer le souhait d’obtenir de grands bienfaits (un bonheur durable, de nombreuses vertus, un esprit puissant et stable) pour accomplir notre bien et celui des autres êtres. Il serait malvenu d’aspirer au développement des capacités de l’esprit pour réaliser plus efficacement le braquage d’une banque !
Cette orientation donnée à notre esprit correspond aux deux premières phases  de l’Ashtanga Yoga, Yama (prescriptions) et Nyama (réfrènements)  qui définissent les règles éthiques indispensables à la pratique.
Est-il nécessaire de préciser que la consommation d’excitants (café, thé trop forts) et de façon générale tous les comportements qui nuisent à la santé rendront plus difficile le développement du calme intérieur ?

. s’installer en posture méditative


Pour que l’activité mentale soit régulée, le corps doit maintenant être placé dans une attitude particulière. La colonne vertébrale doit être droite pour permettre aux souffles subtils de circuler correctement. Il est recommandé d’avoir les yeux entrouverts afin d’éviter la distraction et la torpeur. La pointe de la langue placée à l’avant du palais et le regard dans le prolongement du nez vous aideront aussi fortement.
Les personnes qui ne peuvent adopter ni Padmasana (lotus), ni Siddhasana (posture parfaite), pourront s’installer en Sukhasana (posture confortable, dite du tailleur), ou bien assis sur un tabouret.
L’adoption de la posture méditative correspond à la troisième phase de l’Ashtanga Yoga : Asana.

 . disposer de suffisamment d’énergie vitale


La concentration vise à faire converger l’activité mentale sur un point unique afin de développer la puissance de notre esprit. Il est donc nécessaire de disposer de suffisamment de ressources intérieures pour canaliser ce flux.
Les exercices de Pranayama, qui constituent la quatrième phase de l’Ashtanga Yoga, y pourvoiront.

. générer une attention aiguisée


Il ne suffit pas de décréter le calme mental pour que notre esprit devienne instantanément stable ! On voudrait qu’il en soit ainsi, on se croit maitre chez soi, dans notre esprit. Mais, on découvre qu’on ne maitrise finalement pas grand-chose, et c’est alors une grande déconvenue. Il faut donc dépasser cette blessure d’orgueil.
Pour éviter qu’on se mette à suivre les pensées qui ne manqueront pas de s’élever dans notre esprit agité, il faut générer une vigilance particulière. Il faudrait susciter l’attention que déploie une personne qui doit traverser un précipice à l’aide d’une planchette de bois. Il est certain que dans une telle situation, on ne se  laisserait pas distraire par un moustique et que notre esprit ne dévirait pas  de l’endroit où l’on doit poser le pied.
 S’étant représenté cela très clairement, on peut alors s’engager avec assurance dans la pratique.

4.       UN EXEMPLE CONCRET : L’ATTENTION AU SOUFFLE


Après avoir apporté ces précisions, il nous est maintenant possible de nous avancer avec assurance dans la pratique. Je vous propose de mettre en œuvre un exemple particulier de concentration nommé  « l’attention au souffle ». Dans la mesure où nos cours s’adressent à un public occidental et qu’ils s’adressent à tous, il nous a paru nécessaire d’utiliser une pratique totalement laïque qui ne fasse donc appel à aucune considération religieuse.
Cette pratique a aussi le mérite d’être extrêmement facile à comprendre, ce qui facilitera grandement sa mise en œuvre.

. Descriptif d’une séance


Pour vous rendre les choses aisées, vous pouvez suivre le déroulement suivant, en marquant des poses chaque fois que nécessaire.
« Je m’installe confortablement le dos bien droit…dans un endroit calme… Je souhaite développer les forces de mon esprit pour m’aider moi-même et aider les autres… Je génère une grande vigilance en m’imaginant traverser un précipice…  aussitôt je me sens centré… Je place alors mon attention à l’intérieur de mes fosses nasales … Je prends alors pleinement conscience de l’inspiration qui émerge,… qui se déploie, …puis qui s’achève … Puis je prends pleinement conscience de l’expiration qui se déclenche…qui se déploie … et se termine… Et cela, instant après instant… Sans m’intéresser aux perceptions sensorielles, ni aux pensées qui s’élèvent parfois… Je les reconnais et les laissent se dissoudre. Elles retournent à l’esprit d’où elles se sont élevées….Tout comme les vagues qui sont nées de l’océan y retournent………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………. »

. Précisions complémentaires


Une pratique quotidienne de dix minutes sera un excellent commencement et amènera indiscutablement une transformation de l’esprit sur le long terme. Comme on prendra rapidement gout à cette discipline, on ne s’empêchera pas de prolonger plus longtemps cette pratique : un quart d’heure, puis peut-être une demi-heure, comme cela se fait traditionnellement dans les monastères. Les Yogis, grâce à la force née de l’entrainement, peuvent demeurer aussi longtemps qu’ils le souhaitent dans cette pratique.
Il est possible, et même souhaitable, de s’adonner à la pratique plusieurs fois par jour, tout dépend de vos objectifs et de vos capacités. Swami Shivananda recommande quatre sessions : 04h00, 08h00, 16h00 et  20h00. Mais je pourrais aisément vous faire une dérogation pour la première session du matin !
Dans cette pratique on ne régule pas la respiration, on ne la contrôle pas comme on s’y efforce dans les exercices de Pranayama : on la laisse s’accomplir naturellement, spontanément. On ne va pas non plus intellectualiser la respiration, l’analyser : on ressent simplement, pleinement le passage de l’air, et cela de façon continue.
Chaque fois que l’esprit se surprend à vagabonder, on le ramène doucement, mais fermement sur le support de concentration, tout comme un maitre, qui promène son chien en laisse, le ramène de temps à autres dans la bonne direction ! On s’abstient alors d’être contrarié. Inversement, on se dispensera de générer de l’orgueil si notre concentration se déploie avec aisance. Parfois l’esprit nous semblera aussi lisse qu’une mer étale, parfois, l’esprit nous semblera aussi démonté qu’un  océan déchainé : c’est cela pratiquer. Quoi qu’il advienne, on poursuivra simplement avec constance, application, en mettant de la distance avec ce jeu d’illusions.
Les occidentaux sont très pressés, ils voudraient que tout se passe aussi vite qu’avec leur smartphone. Mais l’esprit n’est pas une machine. Les progrès seront donc progressifs et il ne faut pas s’attendre un calme olympien immédiat. Ainsi, ce n’est pas au moment même où je m’assois et que je décide que mon esprit soit calme qu’il va nécessairement s’exécuter. Une telle croyance révélerait une bonne dose d’ignorance et d’orgueil !
Toutefois, les progrès seront certains, et si à la fin de ma séance, je constate que mon esprit est toujours agité, je n’en déduirai pas pour autant que ma pratique a été dépourvue d’efficacité. C’est un point essentiel qui doit être bien compris : ce n’est pas au moment où je pratique que je recueille les fruits de la pratique, de la même façon que ce n’est pas au moment où je plante une graine dans la terre que j’obtiens un arbre et des fruits (cf. notre article sur le karma). Je recueillerai inéluctablement les conséquences positives de ma pratique. Ce sera peut-être une demie heure après la fin de ma séance que je prendrai conscience que mon esprit est plus paisible. Ce sera peut-être le lendemain que quelqu’un me fera une observation avec laquelle je me serais autrement blessé et que j’écarterai d’un geste de la main en me disant : « l’esprit de cette personne est sous l’emprise d’une perturbation. Je ne suis pas obligé de me sentir mal du fait des paroles prononcées par un esprit perturbé ! » Et je gagnerai ainsi en paix intérieure et en liberté.

CONCLUSION


Que vous pratiquiez modérément, ou de façon assidue, les bienfaits de votre pratique seront excellents et vous pourrez toujours vous féliciter d’avoir progressé ne serait-ce que d’un pas dans la bonne direction, ce qui vaudra toujours mieux que d’avoir tourné en rond, voire s’être engagé dans un chemin de traverse.
Pour mesurer votre évolution dans la pratique du Yoga, Swami Shivananda donne une indication précieuse : « Si vous concentrez votre esprit sur un point pendant 12 secondes, c’est Dharana. Douze Dharanas sera une Dhyana (méditation). Douze méditations feront Samadhi (superconscience). (Swami Shivananda , Triple Yoga Lesson Twelve, page 60)
Bon, évidemment, d’autres auteurs donnent des recommandations plus strictes : « Si cette absorption , pendant laquelle toute respiration est suspendue , dure dix minutes, c’est ce que les hatha-yogin appelent le retrait des sens (pratyahara) ; si elle dure deux heures , c’est ce qu’ils nomment concentration (Dharana) ; si elle dure un jour entier, c’est ce qu’ils nomment méditation (Dhyana), et si elle dure douze jours continument, c’est ce qu’ils nomment samadhi ».(Tara Michael, Les Voies du  Yoga, page 231)
Mais, au fond, l’essentiel n’est pas là. Ce qui importe est d’avancer, de pratiquer avec confiance et détermination. Vous percevrez nécessairement vos progrès. Ainsi, quand vous vous rendez à Marseille en voiture, vous croisez bien des panneaux indicateurs qui vous signalent que vous êtes sur la bonne route et que vous vous rapprochez du but. Et quand vous aurez les pieds dans l’eau, vous saurez par votre propre expérience vous avez atteint votre destination !
                                                                                                  Christian Ledain
                                                                                                  Christianledain@wanadoo.fr
Bibliographie
Phan Chon Tôn , Le Yoga de Patanjali, éditions Adyar, Hindouisme, 2000
Pierre Feuga et Tara Michael, Le Yoga , Que sais-je, PUF , 2012
Tara Michael, Les Voies du  Yoga, Edition du Rocher,  Points, collection Sagesse, 2011
Swami Shivananda, Triple Yoga, Divine Life society Publication  ISBN 81-7052-009-6, 1999