jeudi 7 février 2019

Tous les êtres humains sont, pour nous, très précieux


Voici une méditation qui va vous servir de base pour développer la non-violence. Vous en avez déjà développé une certaine forme, sans quoi vous ne participeriez pas à ce cours de Yoga.
Générer une telle attitude est indispensable pour obtenir des résultats ordinaires qui sont ceux que les Occidentaux recherchent : être moins stressé, moins anxieux, moins irritable, et obtenir une très bonne santé physique. Mais son affermissement s'avère nécessaire pour obtenir les résultats supérieurs de la pratique.
Il est certain que la mise en œuvre de quelques techniques de Hatha Yoga après l'accomplissement d'une telle méditation produiront de très grands bienfaits.


La non-violence (Ahimsa) constitue indiscutablement la base du Yoga. Il n’est ainsi pas possible de le pratiquer de façon authentique sans mettre en œuvre ce principe de respect d’autrui et de soi. C’est ce qu’établit Patanjali dans les Yoga Sutra en présentant les prescriptions que doit respecter tout pratiquant,  avant d’aborder les postures, la maitrise du souffle et la concentration. Et le tout premier principe moral qu’il énonce est précisément la non-violence*.

Traditionnellement, un maître ne décide d’accepter pour élève qu’une personne qui présente les qualités requises pour la discipline. Cette exigence  n’a , au fond, rien d’étonnant. Nous prenons bien soin de servir un excellent plat dans des assiettes propres, il est donc légitime de déposer les excellentes techniques du Yoga dans un esprit dépourvu de souillures grossières.

Au fil des mois et des années de pratique, cette aspiration non violente ne cessera de s’affirmer davantage pour constituer l’axe même de la vie du Yogi : tous ses actes du corps, de la parole et de l’esprit convergeront vers cette finalité : respecter la vie, la magnifier et lui permettre de s’exprimer pleinement.

Pour affermir une telle orientation de l’esprit, il est indispensable de méditer.

Pour cela, l’ordre des opérations intellectuelles à respecter est le suivant : d’abord apprendre, puis réfléchir et, enfin, méditer.

Apprendre signifie qu’il faut recevoir un enseignement, c’est-à-dire écouter attentivement un discours cohérent qui rende compte de la vérité profonde d’un phénomène.

Réfléchir exige de passer un tel discours au crible de la raison : examiner les objections qui se présentent et les réfuter, éclaircir les zones d’ombre et dissiper les doutes. On se « collette » avec l’enseignement comme on éprouve la solidité d’un tissu, en le tirant dans tous les sens.  

Lorsqu’on est parvenu à une ferme conviction, qu’un avis contraire ne saurait plus ébranler, alors on médite : on se familiarise, jour après jour, avec l’excellence de ce qui a été transmis, jusqu’à ce que cela ne fasse plus qu’une unité avec notre esprit. A chaque méditation, le nœud coulant de l’ignorance se desserre un peu plus.

Pour que notre esprit soit pleinement empli de non-violence, pour qu’il devienne amour et altruisme, il est indispensable de méditer sur le caractère précieux de tous les êtres humains.

Précisons que la méditation qui va suivre ne présente aucun caractère religieux.  Elle respecte pleinement la laïcité et les orientations spirituelles de chacun. Il ne sera ainsi fait référence ici à aucune divinité, ni principe transcendant ou notion philosophique qui pourrait heurter un esprit déjà tourné vers une foi particulière, ou n’adhérant à aucune. Une telle méditation vise simplement à développer notre part d’humanité, à renforcer la fraternité entre les êtres, et ne fait appel qu’à des sentiments partagés par tous.

Dans une société où le repli sur soi, la méfiance et l’égoïsme deviennent comportements ordinaires, purifier notre esprit de telles souillures est une ardente nécessité pour vivre simplement en paix avec les autres.
 

1.   Comment percevons-nous habituellement les autres êtres humains
11. La classification usuelle
Ordinairement, nous rangeons les personnes dans trois catégories bien définies : les  amis, les indifférents et nos ennemis. Ces trois catégories seraient, en principe, bien étanches, durablement établies et fondées sur les vertus de l’évidence.

Nos amis, ou  ceux que nous appelons nos proches, sont ceux avec qui nous nous entendons bien. Nous leurs réservons nos meilleures pensées, de douces paroles. Nous nous dévouons pour eux et leur adressons tendresse et affection.

Les indifférents sont légions. Pourtant, ils n’existent quasiment pas pour nous : nous les croisons, transparents, sans même les saluer, ne leur adressant ni parole, ni regard. Leurs joies, comme leurs souffrances, nous laissent de marbre. Voisins de palier, ou peuples du bout du monde, ils forment les cohortes d’un peuple invisible à nos yeux.

Nos ennemis, ou dans une forme atténuée « les casse-pieds », nous agacent, nous irritent. Nous ne les aimons pas et leur gardons un chien de notre chienne. Nous nous réjouissons, à tout le moins, de leurs difficultés, quand nous ne les suscitons pas !
 21. Les caractéristiques de cette classification

Une telle classification est séduisante : elle se pare de la simplicité de l’évidence. Tel responsable politique français d’extrême droite assénait en 2006 : « Je préfère ma famille à mes amis, mes amis à mes voisins, mes voisins à mes compatriotes, mes compatriotes aux Européens. **» Il est vrai qu’il énonçait cela avant de se brouiller avec sa fille qui n’eut de cesse de le destituer de la présidence d’honneur de son parti !

Un tel exemple suffirait à nous inciter à réfléchir pour ne pas nous fourvoyer dans des choix politiques hasardeux.

Une telle réflexion est d’autant plus importante que cette classification n’est pas neutre : elle sert à légitimer nos actions. Nous sommes gentils avec nos amis, neutres envers les indifférents, peu tendres envers nos ennemis. Or, comme nos actions, selon la loi de la rétribution des actes, sont à l’origine de notre bonheur ou notre souffrance future, il est donc vital de fonder notre comportement sur des bases certaines.

Or, précisément, les Yogis réfutent la validité de la classification ordinaire.
 

2.   Le rejet de la classification traditionnelle

Une telle classification n’est pas bien établie, elle est incertaine : nous ne cessons de déplacer d’une catégorie à l’autre les êtres que nous y rangeons.

Ainsi, le groupe des proches est douteux : les amis d’un jour peuvent devenir des ennemis du lendemain.

Souvenons-nous de ces « deux amis de trente ans » qui, à l’occasion de la  campagne présidentielle de 1995, se révélèrent de féroces adversaires, et ne se sont plus jamais parlés depuis!

Moins célèbres, mais plus proches de nous, les exemples foisonnent. Deux jeunes gens follement amoureux sont inséparables, ne peuvent plus vivre un seul jour loin de l’autre. Et pourtant, trois ans plus tard, ces deux êtres se séparent dans un violent divorce.

D’amis, on peut ainsi devenir ennemis, aussi rapidement qu’on retourne un gant. Il suffit parfois d’une seule petite contrariété.

Inversement, nous connaissons tous de très belles histoires où des personnes qui se détestaient de longue date parvinrent à se réconcilier et à nouer des relations chaleureuses et constructives.

Ainsi, après la mort de Romeo et de Juliette, les familles Montaigu et Capulet décidèrent de renoncer à la haine qui les opposait et firent ériger une statue à la mémoire de leurs enfants disparus.

Il en va des pays comme des individus : des peuples autrefois ennemis héréditaires, tels la France et l’Allemagne, sont devenus depuis 1945 de solides alliés.

Il serait donc bien puéril de fonder notre comportement à l’égard des êtres sur des catégories aussi incertaines et instables que celles d’amis et d’ennemis.

 

3.   Reconnaitre le caractère précieux de tous les êtres et transformer notre comportement à leur égard

Tous les êtres humains nous sont proches parce qu’au-delà de différences mineures nous partageons une aspiration commune.

31. Percevoir notre unité de destin

Les Yogis développent une sagesse qui comprend la véritable nature des phénomènes. Ils perçoivent ainsi l’unité profonde qui relie tous les êtres. C’est d’ailleurs le sens même du terme sanskrit « Yoga » : union.

Chaque être humain se trouve confronté au même problème existentiel : la souffrance de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Les Yogis cherchent ainsi une voie de salut qui les libère définitivement de cette charge et leur  permette de réaliser un bonheur authentique et durable. Tous ces êtres humains, amis, indifférents, ou ennemis, poursuivent cet objectif fondamental : être en bonne santé et heureux. Une telle aspiration scelle un destin commun entre nous tous.

Maintenant que nous avons établi le dénominateur commun entre toutes les personnes, voyons comment chacune d’elle, proche ou non, nous est fondamentalement bénéfique.
 

32.Developper une attitude juste envers les différentes sortes d’êtres
 

·        Les êtres que nous aimons

Les Yogis nous enseignent : les êtres que nous aimons spontanément, continuons à les choyer.  Mais attention, ne nous leurrons pas : ne confondons pas amour authentique et attachement. Aspirons du fond du cœur au bonheur de l’autre personne, quitte à ce qu’elle se sépare de nous, qu’elle aille ailleurs. L’attachement n’est qu’une pure illusion, une création artificielle de notre esprit : nous exagérons les qualités de l’autre personne et en minimisons les défauts. Et quand nous connaissons mieux la personne, alors les écailles nous tombent des yeux et nos illusions s’évanouissent. Le charme cesse d’opérer et nous sommes alors déçus : nous reprochons à l’autre de ne pas être tel que nous l’avions conçu.

Alors, nous passons d’un aveuglement à l’autre : nous nous mettons à majorer les défauts de la personne et ne voyons plus ses qualités. A l’attachement a succédé l’hostilité : l’ami est devenue ennemi.

La sagesse des Yogis décape le réel des oripeaux de l’imagination car ils  n’aiment rien tant que la vérité.

Les Yogis font le choix toujours renouvelé d’aimer tous les êtres tels qu’ils sont, parce qu’ils les voient avec l’œil de la compassion et de la sagesse.

·        Les êtres qui nous indifférent

Ceux que nous considérons ordinairement avec indifférence, reconnaissons à quel point ils nous sont, en vérité, utiles.

Nous nous identifions la plupart du temps à notre corps. Ainsi, quand nous voyons son reflet dans une glace, nous pensons spontanément : « C’est moi ! »

Nous nous plaisons à penser que nous existons par nous-même. Pourtant, dans ce corps, il n’y a, en vérité, pas grand-chose qui soit notre !

Constatons, déjà que ce corps a pour origine deux cellules sexuelles qui viennent de nos parents, donc de deux êtres absolument distincts de nous.

Par ailleurs, en sortant du ventre de notre mère,  il y a eu des médecins, des infirmières qui ont pris soin de nous à l’hôpital. Nous n’aimons pas nous en souvenir et pourtant, sans eux, nous n’aurions pas vécu bien longtemps.

Nos parents, ces personnels médicaux nous ont donc été extrêmement bénéfiques, sans eux nous ne disposerions pas actuellement de ce précieux corps. Les Yogis leur vouent donc une grande reconnaissance.

Ce corps, ensuite, a grandi, s’est fortifié, à partir des nutriments trouvés dans notre alimentation journalière. Or, cette nourriture nous ne la produisons pas nous-même, nous ne la fabriquons pas. Nous nous contentons de l’acheter et de la consommer. Sans le travail des autres êtres, notre survie ne saurait être assurée.

Songeons à ce qu’une simple bouchée de pain a nécessité comme effort pour être produite et arriver jusqu’à nous. Ce pain a été fabriqué par un boulanger, qui s’est servi d’un pétrin pour préparer la pâte, d’un four pour la cuire. De tels accessoires ont eux-mêmes été fabriqués dans des usines. Leur fonctionnement nécessite de l’électricité qu’il faut produire dans des centrales, à partir de matériaux fissiles qu’il a fallu extraire de mines. De son coté, la farine a été obtenue à partir d’une récolte faite par un agriculteur qui s’est servi d’engrais, d’un tracteur pour labourer, d’une moissonneuse pour couper. Ces outils avaient été eux-mêmes fabriqués ailleurs et exigent pour fonctionner l’utilisation de carburant qui n’a pas jailli spontanément de terre, mais a du être pompé par une compagnie pétrolière, puis raffiné, acheminé par tanker, ou oléoduc… Une simple bouchée de pain n’a ainsi pu parvenir jusqu’à nous qu’après que des dizaines de milliers d’êtres soient intervenus  et aient fourni un travail.

Tous ces êtres qui nous permettent de vivre, et même parfois de simplement de survivre, soyons leur reconnaissants.  

De même, sans nos vêtements, nous ne pourrions pas vivre en cette période de froid hivernal. Là encore, chacun de ces textiles, si modeste soit-il, fabriqué en coton, a nécessité une culture dans une lointaine cotonnerie, dont l’exploitation nécessite une grande quantité d’eau, puisée dans le sous-sol par de grosses pompes….  L’esprit se perd ainsi dans la contemplation de ces ramifications sans fin, tout comme l’imagination de Pascal se perdait dans la contemplation des merveilles de l’univers !

Pour chacun de nos habits, des dizaines de milliers de personnes ont contribué par leur ouvrage à sa production. Soyons leur reconnaissants de ce qu’ils ont accompli.

Notre métier, aussi, nous aimerions penser que nous l’exerçons par notre seul mérite, nos seules capacités et compétences. Mais il n’en est rien. Nous avons eu besoin de maitres, d'enseignants pour recevoir les connaissances que nous possédons. Le chef d’entreprise, de son coté, a besoin de salariés pour que son entreprise fonctionne. Et les salariés ont, en retour, besoin d’être embauchés, encadrés, rémunérés.

Où que nous tournions notre esprit, nous ne sommes pas seuls, nous avons constamment besoin des autres êtres. Tous ces êtres forment une communauté qui nous aide à vivre.

Et quand je prends ma voiture, chaque jour, je pense à remercier tous ceux qui me permettent de me rendre là où je dois aller car, sans eux, je n’y parviendrai pas. Chacun d’eux est utile, précieux, et je le remercie en mon cœur de son travail.

Ceux que je prenais spontanément pour « indifférents», par myopie, courtesse de vue, ceux dont je ne reconnaissais pas l’utilité, ils m’apparaissent, à la réflexion, étonnamment précieux et je les remercie de leur présence.

·        Les êtres qui nous posent problème

Maintenant, pensons aux êtres qui nous agacent, nous irritent et que nous rangeons dans la catégorie des « casse-pieds ».

Ils nous sont utiles à plusieurs égards. Ils nous permettent, tout d’abord, de nous affirmer en leur posant des limites et en les faisant respecter.

Certaines personnes outrepassent leurs droits, ne respectent pas la liberté d’autrui. Elles ont donc besoin d’être recadrées, remises en place, sans méchanceté, mais avec la fermeté requise. Il est nécessaire de les dissuader de persévérer dans un comportement néfaste pour elles, comme  pour les autres êtres.

Ces personnes nous permettent aussi de développer un altruisme authentique. Si nous n’étions bons qu’avec ceux qui le sont spontanément envers nous, nous n’aurions pas grand mérite. Les Yogis ont un comportement bénéfique à l’égard de tous les êtres humains. Simplement, avec certains ils utilisent des moyens plus vigoureux qu’avec d’autres.

Enfin, ces êtres nous permettent de développer la patience. Il s’agit de ne pas répondre aux insultes ou aux menaces, en vertu du principe de non-violence.

En ayant ainsi examiné successivement ces trois catégories - amis, neutres, ennemis -  nous percevons que tous sont,  d’une façon ou d’une autre, extrêmement bénéfiques.
 

CONCLUSION

Un tel exposé fait partie de l’aspect sagesse de la pratique du Yoga.

Ces réflexions vont à l’encontre du sens commun qui range spontanément les êtres dans trois catégories. Mais nous avons vu à quel point une telle classification était sans fondement véritable.

Il serait maintenant nécessaire d’investiguer  en profondeur, de pousser ces réflexions aussi loin que notre esprit peut le faire. Ainsi, nous parviendrons à générer une conviction inébranlable, nous forger un avis ferme qui ne pourra pas être déstabilisé par une opinion contraire, ou par la rhétorique fallacieuse d’un beau parleur.

Quand nous serons convaincus de la justesse de telles affirmations, alors commencera la méditation proprement dite : s’imprégner, jour après jour, de l’excellence de telles pensées pour infléchir, petit à petit, notre esprit.

On peut se dire : « Mais, c’est bien fatiguant de réfléchir ainsi ! »  Certes, mais la transformation de notre esprit et de notre comportement est à ce prix.

Chaque fois qu’on reviendra vers de telles pensées, l’étau de l’égoïsme et de l’ignorance  se desserreront un peu plus. Et quand nous ressentons de la fatigue, pensons que ce sont en réalité notre égoïsme et notre étroitesse de vue qui se fatiguent.

En quelques jours, quelques semaines, nos relations sociales se transformeront : au lieu d’un apriori négatif à l’égard de tout être humain, ce sera une attitude d’ouverture, d’accueil, de respect, qui s’enracinera un peu plus. Nos relations humaines deviendront plus fructueuses, plus joviales, notre vie deviendra plus heureuse.

Dans un climat où les tensions sociales s’exacerbent, où les êtres se replient sur soi, recherchent un petit bonheur à l’écart, dans une bulle illusoire, les Yogis nous enseignent qu’être heureux passe nécessairement par accueillir tous les êtres humains: on ne peut pas être heureux seul, ni entre soi, mais en s’ouvrant aux autres.

Christian Ledain

 

NOTES :

* Voir notre article ici : La non-violence, essence du Yoga, 29 août 2017


**Jean-Marie Le Pen,le 09 décembre 2006, France, dans la Faculté LESLA