mardi 29 août 2017

La non-violence, essence du Yoga


La non-violence constitue l’alpha et l’oméga de la pratique du Yoga. L’alpha parce que tout commence par elle : il est impossible à quiconque d’aborder véritablement cette discipline sans souhaiter se libérer de toute forme de violence. Elle en constitue aussi l’oméga car, au fil des ans, le pratiquant parvient à intégrer cette valeur à un point tel qu’elle sous-tend chacune de ses actions. Il n’a alors de cesse, en toutes circonstances, d’accomplir avec aisance le bien d’autrui et son bien propre.

En parlant ainsi de l’esprit du Yoga, on se trouve bien loin de la simple gymnastique à laquelle certains, un peu trop pressés, voudraient réduire cette discipline.

Certes, les postures ont leur importance, et les passionnés d’exercices physiques, de maitrise corporelle, seront amplement rassasiés. Mais toute la technique du Yoga est mise au service d’une philosophie, d’une conception de l’être humain et de son épanouissement. Et cette finalité élevée transcende complètement la dimension corporelle de la discipline. Si l’on oubliait un seul moment que le Yoga constitue un des sat darshana, un des six systèmes de l’hindouisme qui se propose de libérer l’être humain de la souffrance, on passerait aussitôt à côté de l’essence de cette pratique.

Patanjali a exposé dans les Yoga sutra, aphorismes sur le Yoga, les composantes de l’Ashtanga Yoga, la discipline en huit membres. Pour comprendre ce dont il est question il suffit de faire un très léger détour. Si nous cherchons, par exemple, à définir ce qu’est un éléphant, nous dirons : « c’est un animal qui possède une trompe, une queue, quatre pattes et deux défenses ». Nous définissons ainsi l’éléphant en nommant les parties constitutives de son corps. Appliquant ce principe au Yoga, Patanjali en a défini les huit composantes, ou anga (« membres » en sanskrit). Ainsi, pas plus que l’éléphant n’est constitué uniquement d’une défense et d’une trompe, on ne saurait réduire le Yoga aux postures et à la maitrise du souffle.

Patanjali a pris soin d’exposer ces huit anga selon un certain ordre : d’abord Yama et Niyama, puis Asana (postures), Pranayama (maitrise du souffle), Pratyahara (le retrait des sens), Dharana (concentration), Dhyana (méditation) et, enfin, Samadhi (extase).

Yama se trouve traditionnellement traduit par « réfrènements » : l’adepte s’empêche ainsi d’accomplir un certain nombre d’actions nuisibles. De son côté, Niyama désigne « les prescriptions », soit un ensemble d’actions positives que l’adepte cultive.

Yama et Niyama englobent ainsi des principes moraux qui sont la base même du Yoga. Ce sont les fondements sans lesquels la discipline n’existe tout simplement pas.

Certains pourraient alors prendre le Yoga pour une discipline bien austère puisqu’ elle exige de tout candidat un esprit tourné vers le bien. Mais il faut comprendre qu’une telle exigence est éminemment protectrice : toute personne qui s’engagerait dans la pratique en se croyant exempt de tout engament moral irait au-devant de graves déconvenues. Certains, méprisant cette invitation, y ont laissé jusqu’à leur santé mentale.

Au premier rang des réfrènements Patanjali fait figurer Ahimsa, la non-violence. Une telle place suffit à nous révéler l’importance primordiale que revêt cette valeur pour le Yoga.

Il est donc essentiel de préciser maintenant le sens de cette notion (I). Puis, nous indiquerons comment concrètement actualiser la non-violence lors d’une séance de Yoga(II).

1.    Le Yogi respecte la non-violence dans ses différentes acceptions.


L’adepte du Yoga met en œuvre dans sa pratique une conception large de l’Ahimsa.

·       S’abstenir de tuer

Tout d’abord, le Yogi respecte la définition la plus élémentaire de la non-violence: s’abstenir de tuer. Il renonce à tuer, non seulement ses congénères, mais aussi les animaux. Il témoigne aussi un grand respect envers les forêts, les cours d’eau, sans lesquels la vie ne serait pas possible. Il est le premier des défenseurs de l’environnement car il sait que les humains et les animaux y puisent leurs moyens d’existence.

De tels choix de vie peuvent nous paraitre surprenants. Nous consommons de la viande, et cela nous parait donc normal de faire tuer des animaux. Pourtant, à bien y réfléchir, aucun animal ne va de son plein gré à l’abattoir, et si on lui en laisse la possibilité, il s’en échappe immédiatement. Pour quelle raison irions-nous donc imposer une telle souffrance à un autre être, alors que nous ne voudrions pas subir un tel destin ?

Ce principe de non-violence marque un progrès profond dans l’histoire de l’humanité. C’est son affirmation qui a conduit le brahmanisme à renoncer dans ses rituels au sacrifice d’être vivants.  Le sacrifice est désormais conçu comme un renoncement intérieur effectué par le pratiquant.

Renoncer volontairement à tuer n’est pas toujours un choix facile à effectuer pour un homme. Certaines cultures valorisent la violence et, être capable de tuer, constitue alors une composante même de la virilité. Le cow-boy est bien la figure emblématique d’une telle conception, mais elle n’en est pas la seule. Dans toute culture machiste, un homme se doit d’être dur, destructeur pour lui-même et pour ceux qui l’entourent.

Or, être humain, pleinement humain, c’est précisément renoncer totalement à la violence. Ne dit-on pas, d’ailleurs, d’un conquérant qu’il fait preuve d’humanité quand il accorde sa grâce à ses adversaires vaincus et leur laisse la vie sauve ? Et il faut beaucoup plus de courage pour renoncer à la violence que pour y céder car c’est souvent rompre avec les valeurs de son milieu, quitter le clan, contredire les valeurs de sa famille d’origine.

Le Yogi ne se contente pas de respecter cette conception étroite de la non-violence, s’abstenir de tuer. Dans son rejet de toute forme de violence, il renonce plus largement à causer du tort à autrui. Il s’abstient ainsi de créer de la souffrance.

·       Renoncer à faire du mal à autrui

Cette décision se fonde sur un raisonnement très simple.

Les Yogis pensent que toutes leurs actions engendrent des conséquences de même nature que l’acte initial. Ainsi, leurs actes positifs seront immanquablement sources de bonheur pour eux-mêmes. Inversement, ils sont convaincus que tous leurs actes négatifs se retourneront finalement contre eux et seront à l’origine de souffrances futures auxquelles ils ne pourront manquer d’échapper. Ce principe, appelé loi du karma, régit le destin des êtres vivants, aussi surement que l’attraction universelle gouverne les corps physiques. En toute logique, les Yogis, qui veulent se libérer définitivement de la souffrance, s’abstiennent d’accomplir les actes qui généreraient une telle souffrance. Ils renoncent donc à créer tout tort à autrui.

·       Rechercher le bien d’autrui

Elargissant encore ce principe, les Yogis vont plus loin : aspirant à un bonheur durable, ils génèrent incessamment, constamment, des actes excellents destinés au bien de tous les êtres. Ils savent qu’ils en recueilleront, à court ou à long terme, les très puissants bénéfices.

Les adeptes du Yoga dépassent ainsi la conception purement négative de la non-violence - s’abstenir de tuer et de nuire à autrui - pour s’ouvrir à une conception réellement positive - réaliser en toute circonstance le bien d’autrui et le leur propre.

On ne saurait donc pratiquer correctement le Yoga sans pratiquer constamment la non-violence.

2.    L’expression de cette non-violence dans la pratique


Examinons maintenant comment, à l’occasion d’une séance de Yoga, nous mettons en œuvre concrètement cette non-violence.

·       Méditer sur la bienveillance

Comme nous l’avons indiqué, Yama et Nyama constituent les deux premières phases du Yoga exposées par Patanjali.

En début de séance nous commençons par couper court à nos préoccupations ordinaires afin de ne pas être parasités par elles. Nous détournons ainsi le cours habituel de nos pensées car elles sont imprégnées de perturbations mentales. Pour générer un esprit bienveillant à l’égard de soi et de tous les êtres, nous nous remémorons durant quelques instants les bienfaits que l’on souhaite obtenir de la pratique : un excellent état de santé, une vie longue et heureuse, la réussite dans nos projets, un esprit fertile et paisible.

On pense aussi que les bienfaits qui découlent d’un esprit serein vont nous permettre d’être plus justes dans la relation à autrui. On pratique donc pour soi, mais aussi pour son conjoint, ses enfants, ses collègues, ses voisins, et finalement pour le monde entier qui a tellement besoin de paix et d’harmonie.

On sait pouvoir atteindre ces résultats car de grands Yogis nous ont précédé sur notre chemin. Aussi nous savons, avec une entière certitude, que nos vœux ne sont ni de vaines chimères, ni des rêveries enfantines : c’est un engagement, une orientation murement réfléchie.

La lecture de biographies d’êtres tels que Ramana Maharshi, Ma Ananda Moyi, Gandhi, Ramakrishna, swami Vivékananda, Swami Shivananda, est très inspirante et peut nous aider à ouvrir plus largement notre esprit.

Cette première phase, durant laquelle nous méditons sur la bienveillance, va imprégner complètement tout le déroulé de notre séance. Tout ce que nous allons accomplir, si minime soit-il, sera excellent car orienté dans la bonne direction.

·       Actualiser la non-violence dans la prise des postures

Inspiré par ce sentiment d’amour universel, l’adepte va alors pouvoir mettre en œuvre de façon juste le troisième « membre » de la pratique du Yoga : les asanas (postures). Ces postures sont très nombreuses, et comprennent de multiples variantes. Aussi, bien souvent, ne met on en œuvre qu’une quinzaine d’asanas à l’occasion d’un cours.

Ce qui est déterminant, pour recueillir des bienfaits, c’est l’attitude intérieure que l’on génère.

Laissant son esprit au repos, le Yogi reconnait la nature véritable de ces enchainements corporels : au-delà de leur aspect physique, ils constituent avant tout des supports pour développer la concentration.

L’adepte aborde toute posture avec ses capacités physiques et mentales du moment. Il prend le temps de demeurer stable dans chacune d’elles, juste le temps qu’il le peut. Ainsi, au début, on demeurera quelques instants, quelques secondes, car le corps et l’esprit seront vite fatigués. Et puis, on prolongera un peu plus la tenue des postures, sans esprit de compétition.

Nous saurons spontanément à quel moment quitter la posture. Se poser la question :« combien de temps dois-je demeurer dans telle asana ? », n’a pas vraiment de sens car c’est établir une césure artificielle entre soi et la posture. A chaque instant nous actualisons la posture, nous la vivons pleinement.

Un pratiquant assidu constatera sans doute a postériori qu’il demeure une à deux minutes dans chaque posture car il n’est pas interdit de réfléchir sur sa pratique. Cependant, cette réflexion n’est menée qu’après, ou bien avant la séance, mais jamais pendant. Durant la pratique nous nous ouvrons pleinement au ressenti, nous sommes totalement recueillis dans l’instant présent, libres à l’égard de toute pensée.

Bien sûr, développer une attitude bienveillante envers soi-même n’est pas toujours chose facile. Pour nombre d’entre nous, il s’agit d’un entrainement, d’une attitude patiemment cultivée dont nous ressentons l’impérieuse nécessité. Certaines personnes ont pu intégrer durant leur enfance le message selon lequel « pour progresser, il faut que ce soit dur ! » Et ces personnes ont alors tendance à se rudoyer, à se maltraiter, à transgresser leurs limites. Pour elles, le Yoga constitue un merveilleux remède.

Personnellement, cela fait trente-cinq ans que je pratique. Six mois après ma découverte du Yoga, les problèmes de santé que j’enchainais à répétition se sont estompés, puis arrêtés. Il m’est depuis arrivé d’avoir la grippe, mais cela ne m’a jamais empêché d’assurer mes cours. Et les bilans de santé que j’ai fait réaliser de temps à autre, par sécurité, n’ont rien révélé de particulier. Cet excellent état de santé, je le dois complètement au Yoga et à son enseignement non-violent. Et je rends profondément hommage à cette longue lignée de maitres qui transmettent, de génération en génération, ce savoir ancestral merveilleux.

CONCLUSION

La non-violence apparait ainsi comme le point de départ et l’aboutissement de la pratique du Yoga.

Au fil d’un long chemin, l’adepte passe du souhait de se libérer de la violence à la mise en œuvre concrète de cette valeur dans chacun de ses actes.

C’est cette intégration qui est fondamentale et qui va marquer une réelle progression dans la pratique. Que vous puissiez demeurer un quart d’heure la tête en bas, comme une chauve-souris, dans Kapalasana, ou une heure entière dans la posture du cobra royal (Bhujangasana), n’a pas grande importance.

Mais si vous vous sentez plus heureux et si vous concourez à soulager la souffrance du monde, alors là, vous êtes un pratiquant authentique.

Christian Ledain