lundi 21 juin 2010

La transformation intérieure par la méditation

" Le Yoga est l’installation de l’esprit dans le silence. Lorsque l’esprit est parfaitement apaisé, nous avons accès à notre nature véritable, qui est une conscience sans limites "
Patanjali, les Yoga Sutras




" A quoi cela sert-il de méditer ? " Cette question légitime m’a été posée lors d’un cours, il y a trois ans. La réponse est simple : pour évoluer intérieurement. Maintenant, cette réponse, pour être pleinement comprise, nécessite certaines explications.
La méditation a ceci d’extraordinaire quelle nous permet d’agir sur nous-même et nous permet de nous transformer de façon positive.
Pourquoi la méditation connaît elle autant d'intérêt aujourd'hui en Occident ? Quels problèmes permet elle de résoudre ? Pourquoi "ça marche"? Comment expliquer ce qui se passe dans la conscience lorsqu'on médite ? Comment procéder concrètement ? A quelles difficultés sommes-nous confrontés lorsqu'on pratique ? Pourquoi, malgré les immenses bienfaits de la méditation, a-t-on autant de mal à "s'y mettre". Quels sont les types de méditation qui existent ? Voici quelles seront les questions que nous aborderons ici.
La méditation fait partie du patrimoine universel et il est nécessaire qu’elle soit accessible à tout le monde.
On retrouve sa présence dans différentes traditions : le soufisme de l’Islam, la kabbale juive, le Hatha Yoga indien, le christianisme catholique, protestant ou orthodoxe. Animés par un esprit d’ouverture et de tolérance, nous verrons d’ailleurs qu’elle fait profondément partie de notre histoire occidentale, même si elle a été quelque peu oubliée aujourd’hui. Regarder vers l’Orient nous permettra ainsi de mieux retrouver nos racines.

1. La clarification de la notion de méditation
La définition du mot méditation doit être clarifiée car ce terme possède deux significations, ce qui est source de confusion et de malentendus.

11. un sens étroit dans la langue française.
En Français, la méditation désigne une réflexion approfondie sur un sujet quelconque. Ce sens est celui du langage commun ( on dit ainsi que tel malfrat " médite " un mauvais coup), tout comme celui du langage philosophique classique (les " Méditations métaphysiques " de René Descartes, par lesquelles il entreprend de démontrer l’existence de l’âme et de Dieu, en sont l’illustration la plus célèbre).
Cette signification contemporaine n’a pas été " parachutée " dans la langue française, mais procède d’un héritage du latin.


. Une signification héritée de la langue latine
En latin, " méditation " s’exprime par " méditatio " qui recouvre le même sens que celui adopté par notre langue.
Le sens du mot méditation en français renvoie à la pratique des moines chrétiens dans les abbayes du Moyen-Age.
Cette pratique spirituelle chrétienne comporte 4 étapes :
. la lecture (lectio), et donc, l’écoute des textes. Cette phase correspond à la délivrance et à la réception de l’enseignement.
. la méditation (méditatio), c’est-à-dire l’examen soutenu, attentif et profond de ce qui vient d’être lu. Il s’agit ainsi d’éprouver, par la discussion rationnelle, la validité – ou l’absence de validité - du discours qui vient d’être tenu. Cette réflexion permet de se forger une conviction et d’accéder à une forme de vérité. Cette phase de réflexion est donc essentielle car elle permet de ne pas s’égarer dans des fausses voies. Cependant, la raison ne peut prétendre tout connaître car certains sujets lui échappe. Elle doit alors reconnaître elle-même ses limites.
. l’oraison (oratio), c’est-à-dire la prière longue, soutenue par une grande ferveur, un sentiment d’amour intense. Cette étape fait ainsi appel au cœur et à la dévotion. Elle permet d’intégrer de manière profonde la conviction que l’on s’est forgée précédemment et d’actualiser ainsi, dans la vie quotidienne, les enseignements qui ont été compris par l’entendement. Sans cette étape, la pratique serait sèche, intellectualiste, dépourvue de ferveur et de force. Ne dit-on pas d’ailleurs que le chemin le plus long est celui qui va de la tête au cœur ? Et le signe de croix chrétien reproduit bien ce cheminement : on touche d’abord son front avec la main, puis on touche son cœur.
. la contemplation (Contemplatio), l’absorption de l’être dans la transcendance. Cette phase, qui comprend différents niveaux, aboutit à l’extase, c’est-à-dire à la sortie de soi, à la prise de distance avec notre moi individuel, pour se fondre dans l’absolu. Cette phase permet l’accès à la connaissance supérieure, à la vérité transcendante. Cette connaissance se fonde sur l’intuition et ne passe pas par la médiation du raisonnement ( contrairement à la 2e étape). Cette connaissance est ainsi directe, immédiate, spontanée.
Ce cheminement en quatre étapes n’est pas spécifique à la pratique chrétienne et se retrouve dans les différentes traditions.
Un rapprochement fondamental mérite, dès à présent, d’être effectué : la prise de distance avec le moi individuel que le moine chrétien expérimente lors de la contemplation (4e étape), le bouddhisme insiste aussi sur son importance : le moi s’illusionne lui-même et la dissipation de cette illusion conduira le pratiquant au bonheur et à la libération.
La pratique spirituelle chrétienne en 4 étapes a perdu aujourd’hui de sa vigueur. Certes, elle reste enseignée, mais de façon confidentielle, dans des monastères, et on doit bien constater que la grande majorité des personnes baptisées n’y a pas accès. Aussi, pour renouer avec nos racines, avec notre tradition ancestrale, nous faut il faire un détour par l’Orient, où la transmission de cette pratique est demeurée vivante, et cela grâce à une tradition ininterrompue de maîtres à disciples. Ceci explique, sans doute, le grand intérêt qu’éprouvent les Occidentaux aujourd’hui pour la pratique de la méditation, telle qu’elle est enseignée en Orient.

12 La méditation possède un sens élargi en Asie.
La méditation, telle qu’elle est conçue en Orient, inclut les 4 étapes de la voie spirituelle exposées précédemment.
Le mot méditation dans son acception orientale peut se traduire en sanskrit par Bhavana . La définition générale de ce terme est : " exercice ". Dans le contexte qui nous intéresse, Bhavana va ainsi désigner l’ensemble des pratiques corporelles, mentales et spirituelles qui visent à la réalisation complète de l’être humain, à son épanouissement total.
Cette conception de la méditation prend donc appui sur une certaine conception de l’être humain, en trois parties.

121. la composition tripartite de l'être
Cette conception tripartite, présente dans la pensée indienne, nous est tout à fait familière, à nous Occidentaux. En effet, on la retrouve dans la pensée antique grecque et latine. L’être humain est ainsi composé de 3 éléments :
. Le corps ( corpus en latin, soma en grec) désigne l’ensemble des éléments matériels, physiques qui constituent une personne;
. Le mental ou psychisme ( anima en latin, psukhé en grec, manas en sanskrit, dont nous verrons que le bouddhisme affirme qu’il est souillé ( klistamanas)) produit la pensée, le discours rationnel. Ce que la langue française nomme " méditation " relève ainsi du psychisme.
. l’esprit ou le principe spirituel (spiritus en latin, noûs en grec) s’exprime de façon différente selon les traditions : l’âme des chrétiens, l’atman des hindous, ou la nature du Bouddha (tathagatagarbha) présente en chaque être. Cette composante de l’être accède à la connaissance par le biais de l’intuition, et non par la connaissance rationnelle.
Cette conception classique de l’être humain est souvent méconnue dans notre société. Le matérialisme ambiant tend à réduire l’homme à sa dimension physique, seule quantifiable et mesurable. Dans la mesure où les deux autres composantes de l’être sont ignorées, il en résulte un très profond malaise.
Nous allons voir que la méditation prise dans sa conception orientale fait pleinement participer les trois composantes de la personne humaine.


122. La méditation engage les 3 composantes de l’être humain :
La méditation n’est pas une pratique éthérée ou désincarnée. Elle n’est pas non plus une rêverie, une torpeur de l’esprit, une façon élégante de faire la sieste. Elle n’est pas, encore, un luxe pour oisifs. Elle est une pratique complète pour les êtres qui veulent évoluer et qui savent que l’orientation de leur vie dépend avant tout d’eux-mêmes.
Voyons comment les trois composantes de l’être se trouvent engagées dans la méditation :


Le corps :
Il n’y a pas de méditation possible sans une installation physique correcte. Le travail méditatif s’effectue dans une attitude corporelle ferme, stable et confortable, ce qui constitue la définition même d’une posture de Yoga.
Les bienfaits physiques de la méditation sont certains : la circulation sanguine est favorisée et la tension artérielle régulée; le mal de dos se trouve dissipé : la posture procure une bonne musculature dorsale et évite la voussure du tronc; la capacité respiratoire se développe et la respiration devient plus lente et plus spacieuse.


Le psychisme :
La méditation apaise le mental, régule l’humeur et permet de ne plus être le jouet des émotions qui sont sources de souffrance. Le moteur de cette libération va être la bienveillance et l’amour que l’on déploiera, de prime abord, vis à vis de soi.


La dimension spirituelle :
. La méditation suppose un postulat : il n’y a rien à aller chercher ailleurs, en dehors de soi ; en nous existe une dimension absolue, inhérente à la nature humaine. Cette dimension transcendante (appelée âme, esprit saint, Soi, ou nature du Bouddha, selon les différentes traditions) est simplement méconnue du psychisme car elle échappe totalement au fonctionnement du mental obscurci. Cette nature se trouve voilée par les idées fausses, les préjugés, les passions, mauvais souvenirs.
. La voie, le chemin de la réalisation va ainsi consister à actualiser cette transcendance en nous, lui permettre de se manifester. La méditation permet ainsi à la personne de réaliser la perfection potentielle de l’être humain. Elle est une voie de transformation intérieure permettant de réaliser la plénitude de l’être. Cette plénitude va se manifester par un dépouillement : on ôtera progressivement les voiles qui nous masquent, à nous-même, notre propre nature. La méditation permet ainsi d’être plus en paix avec soi et, par voie de conséquence, avec les autres.
Après avoir défini ce qu’est la méditation, voyons en quoi elle peut nous être utile.


2. La méditation constitue un remède à la souffrance mentale


Si notre vie était totalement heureuse, il ne serait pas nécessaire de méditer. Aussi, faut-il prendre conscience de l’insatisfaction qui nous afflige, et en reconnaître l’origine, pour prendre la décision de pratiquer. Tout comme le malade doit, au préalable, admettre l’existence de ses difficultés pour accepter de prendre la potion que lui prescrira son médecin.


21 l’être humain est confronté à l’insatisfaction et à la souffrance
Cette insatisfaction, nous l’expérimentons quotidiennement. En effet, notre société se caractérise par trois traits distinctifs : un haut niveau de confort matériel, allié à un grand désarroi mental (qu’atteste la consommation de médicaments psychotropes, ces substances qui modifient le fonctionnement de l’activité mentale, et dont la France est le premier pays utilisateur au monde), associé à une perte des repères spirituels ( perte d’influence du catholicisme).
Cette insatisfaction n’est toutefois pas l’apanage de notre société. Ainsi, il y a plus de 3000 ans, en Inde, plusieurs mouvements de pensée se sont élaborés pour mettre définitivement fin à la souffrance humaine. Ces trois mouvements, que sont l’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme, partagent les mêmes ambitions et s’appuient sur des moyens comparables : le but de la pratique est de mettre un terme au cycle des réincarnations ; la loi du karma explique comment se libérer de nos difficultés ; enfin, les pratiques du Yoga et tout particulièrement la méditation, constituent des outils précieux pour accéder au bonheur.
Parmi ces trois mouvements de pensée, le bouddhisme accorde une importance toute particulière à la méditation. Historiquement, d’ailleurs, Siddhârta Gautama atteignit l’Eveil et fut totalement libéré de la souffrance au terme d’une longue méditation. Aussi, nous référerons nous à la pensée bouddhique pour aborder plus avant la méditation, puisque c’est elle qui en attend le plus.
Examinons donc d’où provient la souffrance humaine selon le Bouddha, ce qui constitue la première des Quatre Nobles Vérités.


22 Cette souffrance procède de l’ignorance fondamentale : l’illusion du moi
Pour le bouddhisme, nos problèmes psychiques découlent des émotions perturbatrices que sont la haine, la colère ruminée, la jalousie, l’orgueil, l’attachement.
Ces émotions perturbatrices ont leur source dans " l’ignorance de base ". Cette ignorance fondamentale, c’est " l’illusion du moi " : notre moi se perçoit tel qu’il n’est pas en réalité. L’idée que je me fais de moi est erronée et constitue la source de multiples conflits internes et externes.
Le moi est cette entité qui, en chacun de nous, dit : " moi ", " je ", et se conçoit comme étant différente et séparée des autres. Ce moi est ainsi enfermé dans une conception dualiste : il y a " moi " et puis " le reste du monde ". Ce moi aspire à conforter la conception qu’il a de lui même et cherche à supprimer tout ce qui compromet l’idée qu’il s’est forgée de lui même. Aussi, ne peut il s’empêcher de dissocier de façon continuelle " ce qui est bon pour moi " de " ce qui n’est pas bon pour moi ". Dès lors, tout ce que le moi expérimente se trouve continuellement pollué par ce jugement. Il en résulte que nos comportements ne cessent d’osciller entre l’attachement et le rejet.
Dénoncer l’illusion du moi ne signifie pas nier l’existence de ce moi. Si le moi n’existait pas, personne ne pourrait dire qu’il souffre. Le moi existe donc, mais pas tel qu’il voudrait être. Nous ne sommes pas tels que nous voudrions être et tout notre malheur vient de là.
Ce moi voudrait, tout d’abord, être éternel, permanent, immortel. Or, ce moi est mortel et impermanent : notre psychisme change tout le temps. Nos pensées changent, notre humeur change, nos émotions changent, nos sensations changent, et cela constamment.
Et il n’y a rien d’extraordinaire à cela : notre mental se comporte comme tous les autres phénomènes. Tout change, tout le temps, dans l’univers. Tout est en mouvement constant, depuis la plus petite particule, jusqu’aux plus lointaines galaxies.
Certes, au fond, je sais bien que ma voiture connaîtra inévitablement quelques éraflures, et que l’usure normale des pièces conduiront inévitablement cet honorable véhicule à la casse, passés les 200 000 kilomètres ! Mais, quand il s’agit de " MOI ", c’est plus difficile à admettre ! Je sais bien que je suis impermanent, mais je n’aime pas qu’on me le rappelle, et j’ai alors tendance à combattre tout ce qui me rappelle ma finitude.
A cette première illusion, sans ajoute une seconde, explique le Bouddha. Ce moi voudrait aussi être indépendant, autonome, central. Or, la vérité est toute autre : je dépends d’autrui, et les autres dépendent de moi. Je suis dans une relation d’interdépendance vis à vis du monde. Et si je suis ici, en ce moment, c’est parce que mes parents m’ont conçu, que l’on m’a nourri physiquement, affectivement et intellectuellement, que des médecins m’ont soigné, que les ouvriers chinois produisent le vêtement que je porte, etc…. Je voudrais me croire au centre du monde et que tout s’organise par rapport à moi, mais rien de cela n’est pas vrai. Je le sais bien, mais je n’aime pas – là encore - qu’on me le rappelle. Et cette vérité, je la mets de coté chaque fois que c’est possible. De cet évitement procèdent les disputes, les conflits, le terrorisme et les guerres.
Mais d’où vient donc cette illusion du moi qui paraît une véritable folie ?


23 Cette illusion est le produit du " mental perturbé "
Pour le bouddhisme, le grand responsable de ce désordre est le mental, qualifié de " souillé " (klistamanas, en sanskrit). Ce mental, perturbé par les émotions obscurcissantes, s’illusionne sur lui-même et entend bien entretenir cette illusion. Il s’empare ainsi de tous les objet de connaissance et les déforme. Ainsi, les 5 consciences des sens ( conscience de la vue, de l’ouie, du toucher, du goût et de l’odorat) sont fondamentalement pures : elles nous donnent une connaissance exacte des phénomènes. Mais, le mental souillé s’en empare et en fait des objets d’attachement ou de rejet, sources de souffrance.
Ce mental entaché, parasité, nous n’allons pas chercher à nous en débarrasser. Cela n’est pas possible car le mental ( manas) est une composante de l’être humain, et car cela rimerait à poursuivre la guerre vis-à-vis de soi-même. On va donc s’en occuper, en prendre soin par la méditation.


24 dissiper l’ignorance conduit au bonheur et à la libération
Pour réaliser la paix et le bonheur, il est nécessaire de dissiper l’illusion du moi. Ceci constitue le développement de la sagesse, l’intelligence suprême ( prajna, en sanskrit). Ce chemin implique d’actualiser l’impermanence des phénomènes et leur interdépendance.
Un rapide coup d’œil suffit alors à percevoir les bienfaits que nous recueillerons du développement de cette sagesse.
Reconnaître l’impermanence des phénomènes va me permettre de mieux accepter les changements inévitables : deuils, séparations affectives, vols, pertes d’objets, vieillissement de mon corps. Cette impermanence des phénomènes, nous le découvrirons par la méditation Vipasyana, correspond à la nature profonde des choses. Accepter que le changement fasse partie inhérente de la vie, l’admettre en profondeur va ainsi me permettre de mieux faire face à la souffrance née du changement.
Par ailleurs, reconnaître l’interdépendance des phénomènes va me permettre de sortir d’une position psychologique égocentrique et agressive. Je vais ainsi accepter plus facilement l’avis d’autrui, je vais devenir plus tolérant, ce qui me permettra de ne plus partir en la guerre contre autrui. Intégrer l’interdépendance des phénomènes développe ainsi la non violence.
Comprendre cela est nécessaire, et cette compréhension correspond à la 2e étape (méditatio) de la pratique spirituelle chrétienne ( voir ci-dessus paragraphe 11). Mais cette compréhension ne suffit pas. Elle nécessite une actualisation constante qui conduit alors à la 4e étape ( contemplatio) et à la connaissance totale.
Pour parvenir à une telle réalisation, il va falloir pratiquer !


3 les différentes méthodes méditatives se regroupent en deux familles distinctes et complémentaires
Il existe une grande diversité de techniques ( plus d’une centaine). Maintenant, elles se regroupent aisément en deux grandes familles de pratique.
Ces deux familles sont reconnues et partagées par les différents courants spirituels (bouddhistes et les non bouddhistes).


31 deux familles distinctes
Les deux formes de la méditation sont couramment appelées " calme mental " et " vue profonde "
. Shamatha ou technique du calme mental
C’est la technique qui calme le psychisme. En effet, en sanskrit, shama désigne " la paix " et tha signifie " demeurer ", d’où shamatha, " demeurer dans la paix, dans le calme ". Cette pratique consiste à développer la concentration, à diriger l’attention du mental sur un support unique.
Se concentrer, c’est diriger toute l’activité mentale sur un objet unique. Ce support peut être varié : un son ( pratique des mantras), une vision ou une image, le toucher du souffle…Il existe de multiples variations. L’esprit n’est alors plus sujet à la distraction et, comme un oiseau, finit par se poser.
Shamatha apporte ainsi un résultat indispensable : la stabilité du mental. Mais Shamatha ne donne pas accès à la connaissance suprême, à la connaissance ultime de la nature des phénomènes. La souffrance n’est pas éradiquée, mais se trouve atténuée. Un trader avide pratiquant Shamatha serait plus détendu, moins stressé, mais n’aurait pas pleinement conscience de l’inanité de son action.


. Vipasyana ou la vue pénétrante
Selon l’étymologie sanskrite, vi désigne ce qui est " supérieur " et payshyana constitue " la vision ".
C’est donc la technique qui apporte la clarté, la brillance, l’intelligence suprême ( prajna, en sanskrit). Elle donne accès à la compréhension de la nature véritable des phénomènes. Elle permet d’éradiquer les racines de la souffrance mentale.


32 Deux familles complémentaires
La conduite de ces deux pratiques est complémentaire pour mettre définitivement fin à la souffrance mentale.
Pratiquer Vipasyana sans Shamatha procure un psychisme clair, mais instable. Si l’on recourt à une métaphore, cela donne le résultat insatisfaisant. Imaginons une pièce plongée dans les ténèbres (l’esprit humain plongé dans l’ignorance). Si une main tremblante ( l’esprit instable) apporte une bougie allumée (la clarté dispensée par Vipasyana), la flamme va certes éclairer la pièce, mais cette clarté sera vacillante.
Pratiquer Shamatha sans Vipasyana est tout aussi incomplet : l’esprit est stable, mais ne discerne pas la réalité ultime des phénomènes. Pour reprendre la métaphore, la bougie est stable, mais sa mèche n’étant pas allumée, nulle clarté ne vient illuminer la pièce.
Il faut donc combiner Shamata et Vipasyana.

Une autre métaphore peut être utilisée pour mettre en lumière la complémentarité des deux méthodes méditatives. Prenons l’ eau boueuse d’une mare que l’on mettrait dans un vase. Tant que l’on agite ce vase, cette eau garde son opacité. Mais, si on laisse cette eau reposer, au bout de quelques minutes, la boue commence à se décanter, l’eau devient plus claire et un dépôt s’est formé. Au terme du processus, l’eau va apparaître dans toute sa pureté et la terre reposera au fond.
Dans son fonctionnement ordinaire, le mental est comparable à l’eau boueuse du début. Etant sous l’emprise des émotions perturbatrices, ce mental est en continuel état d’agitation. Mais si on laisse le laisse au repos, gràce à la méditation Shamatha, alors la pureté de l’esprit va se manifester progressivement. Avec la méditation Vipasyana on analysera en profondeur la nature de cette pureté, tout comme on analysera l’impureté de la boue déposée.

Selon les écoles et les aptitudes de la personne, Shamatha peut être pratiqué avant, après, ou en même temps, que Vipasyana.
Lorsque Shamatha et Vipasyana s’unissent, le pratiquant atteint alors le Samadhi, habituellement traduit par " recueillement ", " concentration " ou " absorption méditative ". On retrouve ici le stade de la contemplation de moines chrétiens. Le Samadhi est cet état de méditation profond, obtenu après stabilisation du mental dans lequel disparaît tout dualisme et où les notions de sujet et d’objet s’évanouissent.
Ce Samadhi comprend différents niveaux de profondeur, au nombre de quatre, appelés " les 4 dhyânas " ou " les 4 niveaux de stabilité méditative ".
Mais vous n’en êtes peut être pas là – en tout cas, moi, assurément pas - aussi est-il bon de rappeler quelques données pratiques de base qui conforteront vos bonnes résolutions !


4 Une mise en œuvre matérielle facile, mais difficilement acceptable par le psychisme
Méditer, est assez facile à réaliser concrètement. Si nous avons quelques difficultés " à nous y mettre ", c’est que notre mental crée des obstacles qu’il est nécessaire de bien identifier.


41 une mise en œuvre matérielle facile
Il n’est pas nécessaire d’avoir un matériel onéreux pour méditer : un bon coussin ou un tabouret suffisent pour s’installer. Il n’est pas nécessaire, non plus, d’avoir fait des études poussées. Il n’est pas plus nécessaire de consacrer beaucoup de temps à la pratique pour obtenir des résultats très positifs. La méditation est donc un moyen d’action totalement démocratique : il suffit d’ un corps et d’un psychisme en état de fonctionner, ainsi que d’une méthode simple ( cf. cours pratique de hatha Yoga).
Malgré cette évidente absence de difficultés matérielles, il faut bien reconnaître que la pratique de la méditation se heurte à certains obstacles, mais ceux-ci sont d’ordre mental.


42 Une mise en œuvre difficile à accepter par le psychisme
Le " mental pollué " sait bien que la méditation lui ferait le plus grand bien, mais il rechigne à cette pratique, tout comme un malade difficile maugrée contre son traitement ! Et cela, pour deux raisons :


. ce que voit le mental ne lui fait pas plaisir
Lors de la pratique les voiles de l’illusion se retirent lentement, et nous prenons alors conscience d’a priori, d’idées reçues, de projections, brefs d’erreurs en tous genres. Voilà pourquoi il faut du courage pour méditer.


. notre mental est attaché à son conditionnement
Comme une personne dépendante à une addiction, le mental ne renonce pas facilement à son agitation. Par définition, le " mental pollué " est attaché : il voudrait se bien porter tout en continuant à fonctionner de travers. Il souffre de son agitation, mais s’en accommode jusqu’à un certain point, comme un drogué.
Voilà pourquoi il faut de la patience pour méditer. Et il va falloir aussi déployer beaucoup de bienveillance, d’amour vis à vis de soi, afin de découvrir, sans se blesser, tout ce que l’on portait d’illusions et d’erreurs. On retrouve ici la voie du cœur, cette phase de la pratique que nous avons déjà relevé dans l’enseignement des moines chrétiens ( voir ci-dessus paragraphe 11), celle qui précède la contemplation des vérités ultimes.


conclusion
La méditation permet d’atteindre le bonheur et la réalisation complète de l’être humain, comme l’enseigne les différentes traditions.
Même si on n’y parvient pas en cette vie–ci, les bienfaits considérables que l’on va recueillir au cours de la pratique nous conforterons dans notre résolution de prendre pleinement en charge notre santé et notre vie.

Christian Ledain

christianledain@wanadoo.fr


Bibliographie :
Philippe Cornu, " Dictionnaire Encyclopédique du bouddhisme " , Le Seuil, 2001
René Descartes, " Méditations " in Œuvres et Lettres, La Pleiade, Gallimard, 1953
Jean-Pierre Schnetzler, " la méditation bouddhique. Une voie de libération ", Albin Michel, 1994