vendredi 29 avril 2016

3 destinations et 3 moyens d’action


Quand on participe à un cours de Yoga, le professeur ne cesse de nous inviter à laisser l’esprit reposer, à réguler le souffle et à nous recentrer constamment sur les sensations du corps. Pas facile ! Et certaines personnes pourraient se dire : « Mais enfin ! Ne pourrait-on pas simplement « faire des postures », et rien d’autre ! »

Au mieux, on obtiendrait des résultats physiques assez pauvres, comparables à ceux d’une simple gymnastique. Au pire, on accentuerait nos difficultés, au lieu de nous en délivrer.

Le Yoga est une discipline complète qui unifie les activités du corps, du souffle et de l’esprit. Cette maitrise n’a rien de futile car elle poursuit une finalité : nous permettre d’atteindre certains objectifs. En cela, la pratique du Yoga s’apparente au Voyage.

1.       Le choix d’une destination


D’abord, il nous faut choisir une destination. Imaginons que résidant à Paris, nous ayons le choix de nous rendre en différents lieux, plus ou moins lointains: Marseille, Istanbul, ou encore Vârânasî.

De tels noms suggèrent les objectifs plus ou moins aisément accessibles au pratiquant du Yoga.

                11. l’amélioration des conditions de vie


On peut, tout d’abord, chercher à diminuer les problèmes qui tourmentent notre corps et notre esprit①. Il est ainsi possible de souhaiter être moins agité, stressé, nerveux, angoissé, anxieux, colérique, déprimé, apathique…

A cette litanie des maux de l’esprit s’ajoute celle des difficultés physiques. On peut donc souhaiter perdre du poids, ou bien en gagner, atténuer hypertension artérielle, asthme, constipation, maux de tête, et rendre l’organisme plus robuste et plus souple, ou bien encore renforcer les défenses immunitaires pour éloigner une maladie grave, avoir une belle peau...

Toutes ces aspirations sont excellentes et pleinement légitimes. Elles correspondent au premier degré de la pratique, c’est-à-dire à une amélioration générale de notre vie ordinaire. Cependant, nous baignons toujours dans le quotidien, qui, par nature, ne peut nous procurer de bonheur ni authentique, ni durable.

Lorsqu’on obtient certaines améliorations significatives dans un de ces domaines, on peut souhaiter aller plus avant et plus en profondeur dans la pratique du Yoga, un peu à la manière de notre voyageur qui, parvenu à Marseille, décide alors de se rendre à Istanbul, aux portes de l’Orient.

12. Les siddhi


Le Yoga permet de développer des pouvoirs surnaturels, ainsi que l’expose Patanjali dans la troisième partie des Yoga Sutras, intitulée Des Résultats (sutra 16 et suivants). De telles réalisations découlent de la maitrise des trois dernières phases de la pratique : la concentration (Dhâranâ), la méditation (Dhyâna) et la contemplation (Samâdhi) ②.

Les pouvoirs principaux (maha siddhi) sont au nombre de huit (YS, III, 46). On distingue ainsi l’atomicité (Animâ), qui confère au Yogi la capacité à réduire la taille son corps. Inversement, la majesté (Mahimâ) lui permet de devenir immensément grand. Grâce à la légèreté (Laghimâ) son corps peut devenir aussi léger qu’une plume. Et, inversement, la lourdeur (Gharimâ) lui permet d’accroitre énormément son poids. Par la capacité à rendre proche tout ce qui est lointain (Prâpti), l’adepte du Yoga peut guérir toute maladie, comprendre tout phénomène et même « toucher la lune ». Grâce à la volonté non restreinte (Prâkâmya), il peut devenir invisible, pénétrer dans le corps d’un autre être et rester jeune aussi longtemps qu’il le souhaite. Par le contrôle sur les choses et les êtres (Vashitvam), le Yogi ne peut être maitrisé par quiconque, mais, lui, peut adoucir les bêtes sauvages et dompter les êtres humains féroces. Enfin, le déploiement de la souveraineté (Ishatvam), lui confère une telle suprématie qui lui permet de redonner vie aux morts.

A ces principaux pouvoirs, s’ajoutent de nombreux siddhi considérés comme mineurs. Ils permettent notamment d’être délivré de la faim et de la soif (YS, III, 31), de devenir insensible à la douleur, d’adopter n’importe quelle forme et de léviter (YS, III, 40). Le Yogi parvient aussi à connaitre le moment de la mort (YS, III, 23), à entendre les sons et voir les phénomènes sur de très longues distances (pouvoirs de clairaudition et de clairvoyance, YS, III, 42), à se souvenir du passé (remémoration de ses vies antérieures, YS, III, 18), connaitre l’avenir (YS, III, 26) et lire dans les pensées d’autrui (YS, III, 19).

La manifestation de tels pouvoirs n’est pas le privilège du Yoga et on en trouve trace dans toutes les traditions qui recherchent l’élévation de l’être humain.

Les biographies de Yogis regorgent d’anecdotes savoureuses, de récits dans lesquels ces pouvoirs merveilleux se manifestent.

Mircea Eliade dans Patanjali et le Yoga cite l’exploit du sâdhu Haridas③ qui, en 1837, entouré du Maharadja du Pendjab, Ranjit Singh, et d’une assemblée de médecins français et britanniques, s’était fait enterré vivant, en posture méditative, durant 40 jours, sans nourriture, ni boisson. Au bout de cette période, le corps du Yogi avait été déterré, toujours en présence des mêmes témoins. Plongé en état cataleptique, le corps avait alors été frotté et massé longuement. Au bout d’une heure, le Yogi, revenu pleinement à lui, avait pu reprendre une conversation ordinaire. Cependant, Mircea Eliade n’oublie pas de nous rappeler que ce Yogi menait en parallèle une vie de débauche et que certaines personnes de son voisinage s’en étaient plaintes au Maharaja. Menacé d’être chassé de Lahore, Haridas avait alors pris les devants, s’était enfui dans la montagne où il y était mort, cette fois-ci pour de bon !

Dans un autre récit④, un jeune Yogi, au corps gracieux, fut sollicité par un vieillard afin de déplacer le corps d’un éléphant mort qui flottait dans une rivière, et dont la décomposition risquait de contaminer l’eau d’un village. Le vieillard promit au jeune Yogi de veiller sur sa dépouille tandis que son esprit entrerait dans le corps de l’éléphant afin de le déplacer. Lorsque cela fut fait, le Yogi voulut réintégrer son corps jeune. Malheureusement, le vieillard, qui avait acquis la maitrise de certaines techniques, n’avait pu résister à la tentation de laisser sa vieille enveloppe charnelle et de s’emparer du corps jeune du Yogi. Donc, l’esprit de celui-ci ne put réintégrer son corps initial et dut momentanément entrer dans l’enveloppe charnelle d’une colombe !

Tout cela est irrésistiblement drôle et montre que la maitrise de tels siddhi n’est pas l’apanage des saints. Il est d’ailleurs soigneusement précisé que l’acquisition de telles capacités ne doit pas être recherchée pour obtenir gloriole ou pouvoir de nuisance sur autrui. Et, le mésusage de tels pouvoirs se paie inévitablement de conséquences karmiques terribles. Voilà pourquoi le respect de l’éthique ⑤constitue une pratique préparatoire au Yoga et doit être constamment cultivée. Les pratiques permettant l’accès à de telles réalisations ne doivent être enseignées qu’à ceux dont l’esprit est pur, c’est-à-dire orienté vers la connaissance et le bien.

                13. La libération du cycle des renaissances


Le déploiement des siddhi ne constitue toutefois pas l’objectif ultime de la pratique du Yoga. De même que la voyageur, qui a gagné Istanbul, après avoir atteint Marseille, sent naitre en lui l’aspiration à se rendre à Vârânasî, le Yogi ,qui a commencé par améliorer sa condition de vie ordinaire, puis a développé ses capacités d’action, peut souhaiter atteindre le bonheur ultime en mettant un terme au cycle de ses renaissances (samsara).

Lorsqu’il n’est plus soumis à l’obligation de reprendre naissance, il est devenu un « délivré vivant » (Jivan Mukta).

Nous avons ainsi exposé les 3 objectifs que peut rechercher un adepte du Yoga, en comparant le pratiquant à un voyageur qui se propose d’atteindre des destinations de plus en plus lointaines.

Lorsque sa destination est fixée, le voyageur peut alors se soucier des formalités pratiques et organiser son périple.

2.       Les moyens


Pour entreprendre notre voyage il nous faut réunir plusieurs éléments : un véhicule adapté, une quantité suffisante de carburant et disposer d’un bon conducteur. De la même façon, le pratiquant du Yoga a besoin d’un corps humain, d’énergie vitale et d’un esprit régulé.

21. un corps humain


Notre corps humain symbolise le véhicule et il n’en est pas de plus adapté à la pratique.

Et, cet outil précieux entre tous, n’est pas le corps idéalisé d’un mannequin, ou d’une starlette : c’est ce bon vieux corps avec lequel nous avançons jour après jour, avec ses limites que nous devons respecter et ses qualités que nous devons pleinement reconnaitre.

Que notre nez soit un peu court, ou un peu long, que l’on pèse 50 ou 120 kg n’est d’aucune importance pour la pratique et ne nous empêchera pas de progresser sur la voie. Car ce qui compte véritablement, c’est que ce corps soit vivant, complet, doté de claires facultés sensorielles et, enfin, relié à un esprit. Et, finalement, tout se passe plutôt bien pour l’instant !

De la même façon, il nous suffit que notre voiture dispose d’un équipement standard et n’ait pas de pneu crevé, ni de phare endommagé. Et s’il y a quelque rayure sur la portière, nous nous en accommodons car cela ne nous empêche pas d’avancer.

Le Yogi prend soin de son corps, en particulier en lui faisant adopter des attitudes physiques correctes que l’on nomme postures.

Parfois, certains Yogis, les sâdhus, circulent nus, le corps recouvert de cendres, signifiant ainsi leur renoncement aux prétendus plaisirs du monde. Mais, pour quelques années encore vous pouvez garder robes et costumes !

22. l’énergie vitale


De même qu’un véhicule ne se suffit pas à lui-même, mais a besoin de carburant, le corps humain a besoin de Prana pour assurer toutes ses fonctions physiologiques.

Dans une voiture, l’essence fournit la force qui fait tourner le moteur et produit l’électricité qui permet d’abaisser les vitres, de faire fonctionner les phares, la radio… Cette énergie doit donc être non seulement présente en quantité suffisante, mais elle doit aussi être bien distribuée pour permettre le fonctionnement des différents accessoires.

Dans notre corps, des choses comparables se produisent. Il nous faut puiser dans l’air et dans nos aliments suffisamment d’énergie vitale, du Prana. Mais, en plus, ce Prana doit circuler harmonieusement dans les 72 000 canaux de notre corps subtil.

Si un déséquilibre s’installait de façon durable dans la circulation de cette énergie, une pathologie physique ou mentale ne manquerait pas d’apparaitre.

Les Yogis manifestent donc, au moment de leur pratique, une attention constante au souffle et parviennent ainsi, au moyen d’exercices spécifiques (Pranayama), à maitriser la distribution de l’énergie dans leur corps subtil.

23. un esprit régulé


Un véhicule au réservoir rempli de carburant ne suffit pas à nous amener à Marseille. Il faut encore, et c’est le plus important, disposer d’un conducteur qui dispose de qualités certaines. Il ne doit ainsi pas être sous l’emprise de perturbations mentales. En effet, un chauffeur énervé, débordé par la colère, risquerait de déclencher un grave accident. De façon identique, si ce chauffeur était sous l’emprise de la torpeur, abruti par la fatigue, ou de la distraction, consultant ses mails au volant, nous risquerions de ne jamais arriver à destination.

De la même façon, l’adepte du Yoga s’applique constamment à maitriser son esprit.

Cette régulation revêt deux aspects : la génération de la motivation juste et le développement de la concentration.

Grâce à la bonne motivation, l’esprit se dirige dans la bonne direction, tout comme le conducteur s’engage sur l’autoroute du Sud pour atteindre à Marseille et ne s’égare pas en empruntant la route de Calais.

Grâce à la concentration nos pratiques deviennent puissantes, efficaces, tout comme le conducteur avance rapidement vers sa destination.

Il en va de même avec le Yoga : pour pouvoir utilement adopter les postures (asana) et réguler le souffle (Pranayama), l’esprit doit être orienté dans la bonne direction et stabilisé. On doit ainsi être inspiré par une noble motivation : vouloir se libérer de tout problème physique et mental et souhaiter contribuer au bonheur de tous les êtres vivants. Cette bienveillance universelle doit être accompagnée de la concentration : l'esprit de doit plus être attaché aux pensées, ballotté par elles, mais doit s’en désintéresser et les laisser finalement se dissoudre dans l’esprit d’où elles avaient émergé.

Motivation correcte et concentration se complètent et sont en réalité indissociables. Ainsi, lorsque notre esprit est imprégné de bienveillance, toutes nos actions deviennent bénéfiques et constituent des sources de bonheur. Nous avançons alors dans la bonne direction. Par ailleurs, quand l’esprit est stabilisé, il devient puissant. Nous nous rapprochons alors rapidement de notre objectif.

S’il manquait la bienveillance nous pourrions générer des effets très puissants, mais néfastes. Et mieux aurait alors valu ne jamais s’engager dans la pratique. Si, par contre, l’esprit est empli de bienveillance, mais dépourvu de concentration, il tremble, vacille et ne peut rien accomplir.

Conclusion


Il est donc indispensable à chaque instant de la pratique d’unir une attitude corporelle juste, une maitrise du souffle, et une activité mentale régulée, imprégnée de bienveillance de et de stabilité.

Tout ceci nous apparait maintenant avec grande netteté grâce à la comparaison du Yoga et du voyage. Pourtant, ces raisonnements si simples sortent du cadre habituel de nos pensées, de notre mode de fonctionnement ordinaire et risquent de nous redevenir bientôt étrangers. Il faut donc, pour avancer dans la pratique du Yoga, se familiariser, encore et encore, avec ces notions et avec leur agencement. Et cela s’appelle méditer.

Nous avons adopté ici le point de vue d'une personne qui aborderait la pratique du Yoga en recherchant une amélioration de ses conditions d'existence ordinaire et qui, obtenant dans ce domaine certains résultats, élargirait alors son aspiration en vue de développer des siddhi, puis de se libérer complètement du samsara. Mais il est des personnes qui sont d'emblée intéressées par cette finalité ultime de la pratique. Passeront-elles alors à coté de bienfaits plus accessibles (diminution des problèmes de santé physiques et mentaux) ? Non, ces bienfaits seront accordés par surcroit, à mesure qu'elle avancera.
Christian Ledain

christianledain@wanadoo.fr

Notes


A propos des bienfaits du Yoga mesurés par la science médicale on pourra consulter le mémoire du Docteur Bruno Journe qui fait état des études disponibles à la date de juin 2010. Le Yoga, la médecine et les addictions, Mémoire, Capacité d’addictologie 2009-2010, Bruno Journe, pages 7 à 23

La maîtrise complète de ces trois aspects de la pratique (concentration (Dhâranâ), méditation (Dhyâna) et contemplation (Samâdhi)) est appelé Samyama. Voir le commentaire par Phan-Chon-Tôn du sutra 35, chapitre III, des Yoga Sutra, in Le Yoga de Patanjali, edition Adyar, 2000  

Sur l’aventure du Yogi Haridas on pourra consulter le début de la Préface de Mircea Eliade Patanjali et le Yoga ed. Points, collection Sagesses. On pourra aussi se référer à l’ouvrage de John Martin Honigberger dont s’inspire Mircea Eliade (John Martin Honigberger Thirty-five Years in the East, London, 1852, Réimprimé New Dehli, 1995, pages 130 à132 ), ainsi qu’à un article paru le 22 aout 1880 dans le London Daily Tégraph, The True Story of Sadhu Haridas, a 19th Century Yogi Phenomenon cf. ("Buried for Forty Days" (news article from the Daily Telegraph)

Phakyab Rinpoche et Sofia Stril-Rever, La méditation m’a sauvé, édition le Cherche Midi, 2014

l’éthique est exposée par Patanjali dans les deux premières phases de l’Ashtanga Yoga, Yama et Niyama

Bibliographie


Mircéa Eliade, Patanjali et le Yoga, ed. Points, collection Sagesses

Mircéa Eliade Le Yoga, Immortalité et liberté, Bibliothèque historique Payot, 1991

Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, ed. Robert Laffont, collection Bouquins, 1987

Phan-Chon-Tôn, Le Yoga de Patanjali, ed. Adyar, 2000

Tara Michael, Hatha-Yoga-Pradipika, ed. Fayard, 1974